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À bord de l’Aquarius

Marie RAJABLAT - Coordinatrice du groupe de soutien médico-psychologique des sauveteurs de SOS Méditerranée, Toulouse

Année de publication : 2019

Type de ressources : Rhizome - Thématique : Psychologie, PUBLIC MIGRANT

Rhizome n°73 – Aux frontières de l’humanitaire (octobre 2019)

Lorsqu’ils arrivaient sur l’Aquarius, les rescapés avaient déjà vécu mille vies. Ils venaient de passer entre dix et soixante-douze heures en pleine mer, sur des rafiots d’infortune qui n’auraient jamais pu les mener jusqu’aux côtes européennes, contrairement à ce qu’on leur avait annoncé. Chacun s’était vu mourir et avant l’odyssée en mer, il y avait eu l’enfer sur terre. Partis de chez eux depuis des semaines, des mois, des années parfois, ces femmes, ces hommes et ces enfants avaient été réduits à l’esclavage en Libye, exclus du registre de l’humain par leurs tortionnaires. Aussi n’en revenaient-ils pas lorsqu’ils arrivaient à bord. Et leur voyage n’était pas terminé.

Nous avions donc tous conscience, à bord, que le passage des rescapés sur l’Aquarius représentait pour eux une parenthèse. Une longue chaîne humaine permettait de les amener à bord puisque chaque bébé, enfant ou adulte était passé de mains en mains jusqu’à nous. Alors, une fois sauvés de la noyade, en dehors des urgences médicales prises en charge par Médecins sans frontières (MSF), notre priorité n’était pas de faire quoi que ce soit, mais plutôt d’être là, disponibles pour eux comme pour des hôtes précieux. Nous étions attentifs à remplir de chaleur et de respect cette parenthèse pour qu’ils se réapproprient leur humanité. Nous ne posions aucune question. Nous les regardions juste, les écoutions, les touchions parfois. La plupart arrivaient en hypothermie et nous devions être très vigilants. Certains tremblaient de froid, d’épuisement, de peur. Nous avions des couvertures de survie. Je les dépliais totalement, ce qui nécessitait ensuite d’attraper à bras le corps mes interlocuteurs pour les emmailloter. C’est un geste simple qui enveloppe, qui rassemble, mais bouleverse aussi, car il a quelque chose d’éminemment maternel et fraternel. Personne ne s’est fâché à cause de cette proximité que j’imposais de fait. Il faut dire que vu mon âge, tous m’appelaient Grand-mère, donc il n’y avait aucune équivoque. (…)

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