Vous êtes ici // Accueil // Publications // Rhizome // Rhizome n°80-81 – Échos de la violence (juillet 2021) // Parler de violence sans faire violence ?

Parler de violence sans faire violence ?

Laëtitia Schweitzer - Docteure en sciences de l’information et de la communication, chargée de mission « Plateforme Promotion et développement du travail pair en région Auvergne-Rhône-Alpes » Association Le Relais Ozanam

Année de publication : 2021

Type de ressources : Rhizome - Thématique : SANTE MENTALE

Télécharger l'article en PDFRhizome n°80-81 – Échos de la violence (juillet 2021)

C’était un soir de 2006. Ma grand-mère repassait des torchons et les pliait bien au carré. On était dans la cuisine, toutes les deux. Je voulais qu’elle m’écoute, c’est tout. À deux reprises, j’ai dit « viol », et chaque fois, elle a posé le fer, soupiré, ouvert la bouche pour dire quelque chose qui ne sortait pas. La troisième fois, j’ai dit « viol », puis « pénétration digitale », puis « doigts dans mon vagin ». Elle a explosé, jeté le fer sur la planche en lâchant d’une voix aigre et rauque à la fois « Oh ! Et puis tu nous emmerdes avec tes histoires, t’as qu’à oublier ! » J’ai suffoqué. Je voulais juste que quelqu’un m’écoute. Mais d’une façon ou d’une autre, ils m’ont tous répondu la même chose : « Ferme ta gueule. Tais-toi, cache-toi. Tes mots nous insupportent [plus que ce que tu dis]. » J’ai rêvé que je les butais tous, à commencer par ma mère. Je lui crevais les yeux, j’écrabouillais son visage au marteau. Mais à la fin, c’est toujours moi qui étais démembrée, sur une table de dissection. Ils étaient tous autour de moi, ils me regardaient paisiblement, comme si de rien n’était.

Je ne peux pas parler de violence de l’extérieur, dans des termes policés et inoffensifs. Au risque de l’impudeur, qui ulcère et verrouille certaines oreilles, mais qui dit la honte que je n’ai pas, je ne peux évoquer la violence dans une écriture « blanche ». Je suis tout entière prise dedans, c’est une gangue poisseuse. On a tenté, au cours de ma formation scientifique, de me convaincre qu’une « neutralité axiologique » serait possible, mais je ne le crois pas. Je suis un sujet, avec une histoire, la conscience d’un point de vue situé chevillée au corps : la domination comme expérience intime. On ne s’en départit pas comme ça, sauf dans un leurre. J’habite un corps pétri par l’intensité des émotions, le vertige constant, la panique, les tremblements, les coups sourds qui me tabassent de l’intérieur, la rage fossilisée dans les viscères, l’apnée, la tête prise dans une centrifugeuse, l’alternance brutale de vide et de comblement. L’ivresse, l’excitation, l’hypervigilance, la tension, la sensation tenace et menaçante d’une imminente implosion. Une sentinelle hurlante. Mon corps a longtemps été comme pétrifié dans un cri silencieux. J’ai peint des bouches déformées par ce cri, des cadavres, des fœtus morts, la vie qui déserte. Une armée de gisants à mon image. Un jour, lors d’une exposition de quelques-unes de mes toiles, une femme âgée m’a dit : « Ça fait mal au ventre ce que vous faites. Vous n’avez pourtant pas vécu la guerre ? Vous êtes si jeune… » Je lui ai répondu : « Ça dépend laquelle ». J’ai eu envie de pleurer.

Je suis née dans l’inceste, un corps qui ne m’appartenait pas. Un corps fait chose, au quotidien, et comme écorché, rétif à tout contact, y compris avec son hôte. J’avais peur de tout et j’avais peur de moi, surtout. Un jour, je n’ai plus pu manger, dormir, éprouver autre chose que du vide et de l’angoisse. J’avais une thèse à écrire, mais je n’en étais plus là. Des sanglots me prenaient dès le réveil. Je me suis mise à boire, beaucoup. Quelque chose en moi réclamait une anesthésie profonde, une porte de sortie. J’ai voulu m’éventrer pour voir ce que j’avais dedans. Et puis je me suis vue dans le miroir avec ce grand couteau et ma main qui se demandait s’il fallait aller de gauche à droite ou de bas en haut, très techniquement. Je me suis effondrée. Je me suis suppliée de ne pas faire ça. J’ai appelé l’hôpital psychiatrique.

Deux ans auparavant, mon directeur de thèse, qui régnait sur la discipline, m’avait sommée de choisir son camp au cours d’un mouvement social : ou je lui garantissais mon inconditionnelle docilité, quoi qu’il (me) fasse, ou, quels que soient mes « mérites » par ailleurs, je ne serais « plus rien ». J’ai dit : « NON », refusé le chantage, et foutu mon avenir et la méritocratie à la poubelle. On m’a trouvée un temps « réactive », puis « insolente » et « agressive », comme si la violence de ce conflit s’originait en moi. J’ai obtenu le soutien de la Présidence de mon université, mais j’ai été exclue de mon équipe de recherche. Mon directeur de thèse avait le bras long, je me suis retrouvée seule, affublée des stigmates de l’hystéro de service, la va-t’en guerre un peu folle qui commet des actes inconsidérés, un crime de lèse-majesté en l’occurrence, un parricide. On m’a pointée du doigt pour ne pas entendre ce que j’avais à dire.

J’ai découvert le déni, la minimisation, la relativisation, la disqualification, l’évacuation de ma parole par des gens qui avaient intérêt à se raconter des histoires et à en raconter à toute oreille complaisante pour ne pas avoir à « prendre parti » et faire des choix. Je me suis dit que les gens étaient décidément prêts à tout pour garder leur bonne conscience intacte, et j’ai longtemps eu peur de n’être qu’une petite fille aux allumettes qui crame ses illusions les unes après les autres avant de mourir toute seule, agrippée à la lumière jusqu’au bout, à l’abri des regards. J’ai peiné à trouver à mon directeur de thèse un successeur qui ne lui doive rien, et qui accepte de me « récupérer ». J’ai compris plus tard que cette guerre était fondatrice, que je m’étais fait les dents, que ça m’avait sans doute permis, ensuite, de tuer mes ogres de parents.

On s’en foutait donc de moi, je ne comptais pas, on me demandait juste d’obéir, de signifier allégeance et loyauté au mépris du sort qui m’était fait, de me soumettre aux désirs et aux diktats de ceux qui ont le pouvoir et qui jouissent de l’exercer sans partage. Ma parole franche et crue, comme la réalité que je me prenais en pleine face, était toujours la raison de mon bannissement. Ne pas voir les choses en face, c’était donc ça l’obsession des gens ? C’est tout ? Maintenir l’ordre des choses en l’état ? Euphémiser la violence des rapports sociaux pour ne pas avoir à la condamner, à n’importe quel prix, si possible payé par d’autres que soi ?

L’une de mes sœurs cadettes m’a dit un jour : « Moi aussi, tu sais… ? » Elle était devenue la proie de son père, mon beau-père, lorsque j’ai quitté la maison. Je ne le savais pas. J’ai compris, désabusée, que nous étions interchangeables, que nous ne comptions pas. Nous avions cru à un coûteux privilège, qui nous assurait une place particulière. En vérité, nous n’en avions aucune. Notre solidarité était la condition de notre survie, de notre existence même. À l’abattement a succédé une puissante colère, puis la rage, comme un réflexe « autophage », une espèce de plante carnivore qui m’aurait bouffée de l’intérieur. Si nous n’avions droit à aucun répit, qui pouvait y prétendre ? J’ai laissé crever le bon soldat que j’étais pour épouser la solitude du rōnin, et me préparer à la guerre, la vraie.

On a convoqué une violence extérieure à nous pour se battre contre les parents, nous extirper du huis clos, ne pas être comptables du cataclysme qui s’annonçait. On avait besoin d’une violence « légitime », froide, impersonnelle, un « tiers de violence » entre eux et nous. On voulait qu’ils soient sidérés, qu’ils aient peur. Une insécurité majeure. Qu’ils soient saisis par la réalité, qu’ils sachent ce que ça fait, impuissants. Mais on savait, même si on se le disait le moins possible, que cette violence-là s’exercerait aussi sur nous. La justice, ça ne fait pas dans la dentelle.

Je vomis la prison. Les machines à punir. Je me suis résignée à me prendre en pleine face les flics qui me demandent pourquoi, enfant, je n’ai pas dit « NON »… Celui qui ose une « blague » juste avant une énième audition : « Ah ? C’est vous ? On vous a déjà vue sous toutes les coutures, hein ! ». J’avais « la chance » de disposer, en guise de preuves, de centaines de photographies de moi nue — toute mon enfance et mon adolescence — que je leur avais fournies… Et la loi, qui décrète qu’un cunnilingus sur un enfant n’est pas un viol, mais une agression sexuelle, un délit au délai de prescription beaucoup plus court. Rien à foutre de l’expérience de dévoration de l’enfant ! Et les expertises psy, les auditions, les confrontations, l’attente interminable. Et puis le juge d’instruction à qui je fais « perdre son temps », qui veut « correctionnaliser » et qui me dit que je devrais comprendre, le désengorgement des tribunaux, blablabla… presque un geste citoyen de ma part… et transformer un crime en moins que ça ?! J’ai dit : « NON. » Je voulais la juste place des faits, pas une vie au rabais, la violence qui se montre toute nue pendant le temps qu’il faut, le malaise et le dégoût sur le visage des jurés, l’exhaustivité de l’horreur. Les assises, c’était la place de mon crime, la reconnaissance de sa nature. Le bon endroit pour en finir, dans une société acquise à l’insidieuse idée qu’il y aurait en certaines circonstances, objectivement marquées par la dissymétrie de position, des « torts partagés »… Et le procès, tout au bout, sept ans après. Nos visages scrutés pendant deux jours comme des écrans pour voir si on dit vrai. Le soupçon. Les phrases dégueulasses des avocats de la défense. La violence aveugle de la procédure, celle des corps institués, comme une double peine nécessaire…

On a gagné, dans un ultime affront de la justice à la vérité : ma sœur a été jugée « moins crédible » que moi parce qu’elle maîtrisait moins les codes. Elle rit « trop » quand elle se sent mal, un rire défensif, incontrôlable, et c’est mal vu de rire, quand on est une victime. On n’a pas eu les mêmes dommages et intérêts, la même « réparation ». On a rétabli la justice entre nous. On s’est dit qu’on était grandes, fières, envers et contre eux, corps compact contre nous. On s’est serrées fort. On a mesuré la force qu’on avait ensemble.

L’inceste est le creuset de ma porosité au sort de « ceux qui ne sont rien », comme d’aucuns disent, ma conscience de classe. Issue des « sans », à macérer trop longtemps dans la frustration et le sentiment d’indignité. Affranchie, mais pour ça, amputée, avant que quelque chose ne pousse en lieu et place de la mutilation. Un truc dont je ne savais pas quoi faire au début, ma liberté. Se défaire du joug comme un deuil fondateur de soi… Contre l’injonction à la résilience qui m’était faite au nom de mon outillage conséquent pour « m’en sortir », contre l’idéal de la performance qui pousse à l’asphyxie, je me suis juste déclaré la paix. J’ai croisé quelques prédateurs, mais de lumineuses rencontres m’ont aidée à revenir habiter à l’intérieur de moi lorsque les colons en ont été expulsés, à y inviter qui je veux et pas ceux qui s’imposent. À prendre le temps. À m’écouter, enfin. À oser ce qui me vient, sans me juger. À rire, en vrai, en traitant l’absurde comme il le mérite, par la dérision. Je me suis explorée comme on explore un trou noir, à la recherche d’un moi perdu, ou qui n’avait jamais existé. Je me suis apprivoisée. Je suis devenue hospitalière, j’ai même pu être habitée par un enfant. Ma violence est désormais à sa place, morceau de mon identité. Elle ne l’envahit plus. Mais elle est là lorsque survient l’insoutenable, alliée de toujours, qui me dit ce que je ressens quand il m’arrive de m’oublier, qui dit ce qu’on me fait. Encore. Ce qu’on fait aux autres. Signal d’alarme.

Publications similaires

Clinique de la Mondialité : vers une géohistoire de la rencontre clinique

clinique - migration - adolescence - vivre ensemble - enfance - vulnérabilité

Daniel DERIVOIS - Année de publication : 2012

Edito

adolescence - parentalité - enfance - famille - psychotraumatisme - droit

Nicolas MERYGLOD et Valérie COLIN - Année de publication : 2009

Désarroi des parents, compassion des enfants

hébergement - exil - parentalité - enfance - famille