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Les personnes exilées à la frontière : quand la violence ricoche sur les soignants

Jacques Rodriguez - Professeur de sociologie - Université de Lille
Chloé Tisserand - Doctorante en sociologie - Université de Lille — Institut convergences migrations (ICM)

Année de publication : 2021

Type de ressources : Rhizome - Thématique : SCIENCES HUMAINES, Psychologie, Sociologie, SCIENCES MEDICALES, Médecine

Télécharger l'article en PDFRhizome n°80-81 – Échos de la violence (juillet 2021)

Traverser un lieu-frontière1 illégalement ne se fait pas sans le risque d’y laisser sa vie ou de s’y heurter durement, tout comme attendre de la traverser éprouve la santé des exilés. La misère sociale et la souffrance physique, l’inhospitalité et la clandestinité sont en effet des facteurs de vulnérabilité qui concourent à fragiliser leur corps2.

Ces hommes et ces femmes incarnent ainsi, sous une forme presque pure, la figure de ceux qui sont exposés à tous les risques, ceux dont la vulnérabilité est caractérisée par une superposition de maux liée à l’arrachement au pays, à l’incertitude du voyage, à l’« encampement3 » à la frontière. Quant aux soignants recueillant dans les services hospitaliers ces victimes, ils sont les témoins directs d’une violence institutionnelle qui, par ricochet, se retourne contre eux.

Guerre et traversée : le récit de la peau

Dans un contexte où la médiation linguistique est assez difficile à opérer (interprète indisponible, imprécision langagière, etc.), l’expression de la violence subie par les patients est, à l’occasion des consultations médicales, plus visuelle qu’orale. Le corps est atteint par les épreuves de l’exil : les abcès aux pieds, les doigts sectionnés, les fractures, les hématomes provoqués par les violences, les plaies à l’arme blanche lors des rixes, les brûlures, les polytraumatismes et mutilations témoignent de la dureté des « effets-frontières ». Le barbelé, ce « mur d’interdiction le moins cher », « qui a fait ses premières armes dans la grande prairie américaine4 », n’en finit pas de faire des ravages. En Europe, cette ronce artificielle a été rendue plus efficace : plus coupante, plus tranchante, elle perce et entaille les membres des exilés5. La frontière devient ainsi un « facteur de risque traumatique » comme en témoigne Chloé Lecarpentier6 à Briançon où les soignants confirment que « sur le plan orthopédique, 42 % des fractures étaient récentes, dues à l’impact direct du passage de la frontière, le plus souvent suite à des chutes en montagne, des prises de risques accrues, ou suite aux conditions climatiques difficiles » avec aussi « des pathologies spécifiques de la montagne. Ainsi l’entité “gelures” représentait 12 % de la pathologie traumatique7 ».

Les soignants des permanences d’accès aux soins de santé (Pass), en première ligne travaillent aux « frontières du réel, celles qu’on n’apprend pas dans les bouquins », selon l’expression d’un médecin de Dunkerque relatant l’histoire d’exilés retrouvés coincés dans un camion de M & M’s. Si les soignants comparent parfois ces blessés à des accidentés de la route, ils recueillent aussi les récits traumatisants de l’exil (viols, sévices corporels, deuils, etc.) et constatent de visu les traces de violence sur le corps de leurs patients. Pêle-mêle : « On entend des choses terribles, des gamins torturés, ça fait froid dans le dos » (un médecin) ; « Un mec me racontait qu’on lui avait accroché des cadenas sur les testicules » (un psychologue) ; « Ils ont été torturés à l’électricité » (une infirmière) ; un autre soignant à Calais se souvient d’un patient qui, dans la New Jungle, s’était fait « sabrer » lors d’une bagarre interethnique.

Bien sûr, la vie des Pass aux frontières n’est pas seulement rythmée par ces épisodes impressionnants. La plupart du temps, les patients sont atteints par des pathologies saisonnières bénignes qui ne présentent pas de caractère d’urgence, mais que l’inhospitalité peut néanmoins rendre infernales — que l’on songe, par exemple, à un malade souffrant de gastroentérite et évoluant dans un environnement dépourvu de sanitaires.

Intérioriser la violence subie par les patients

Les services en charge des exilés, à l’instar des Pass, peuvent exposer les soignants à des risques psychosociaux. D’autant plus que ceux-ci ne sont pas tous préparés, et encore moins habitués à une situation où la maladie est induite, non par des causes physiologiques, mais par l’inhospitalité dont ils sont victimes. « Prendre en charge la misère des gens avec des sévices comme des viols, si tu es fragile psychologiquement et physiquement, ce n’est pas la peine », signale en ce sens une infirmière. C’est ce que confirme un médecin : « Parfois il y a des patients difficiles à oublier selon les pathologies, ça reste un peu dans la tête. »

Souvent, les soignants ressentent à cet égard le poids de la culpabilité face au sort réservé aux exilés. La plupart, en effet, vivent sur place, partagent le même territoire, sauf que les uns sont insérés et protégés tandis que les autres sont mis à l’écart et exposés à tous les risques. Cette inégalité des vies8 et des modes de vie ne laisse personne indifférent : « Ça pose quand même question tous les jours ; il faut se mettre une barrière sinon on ne va plus vivre. […] Moi je dors au chaud et certains dorment dehors. Ce n’est pas évident, ce n’est pas facile. J’y pense souvent quand je prends une douche », indique par exemple un médecin. Cette empathie dont témoignent les soignants est parfois teintée d’une certaine rancœur car ces derniers se sentent également instrumentalisés, en l’occurrence, obligés de pallier les défaillances criantes de la politique de l’accueil et, ainsi, de dédouaner les autorités. Comme le rappelle un cadre, « Calais est éminemment politique » et certains soignants ne supportent plus l’hypocrisie qui entoure la question migratoire. Un médecin se souvient à cet égard d’être intervenu à la télévision pour dénoncer les conditions de vie des exilés ; or, des années plus tard, la situation est restée la même. Un autre soignant précise : « Les politiques promettent monts et merveilles mais au final rien n’arrive. » Il ajoute : « On n’est pas audibles, c’est le dernier de leurs soucis ; il leur faut gérer la situation de Calais, pas la santé du migrant. » La critique cible — classiquement — l’absence de communication crédible, les dérobades des élus ou encore le décalage entre le « dire » et le « faire9 ».

D’importantes opérations politiques et médiatiques, telles les démantèlements de camps ont ainsi créé une véritable onde de choc parmi les soignants. Une psychologue souligne combien ils ont été pris au dépourvu : « On était les petites fourmis du démantèlement. [Le] vendredi nous n’avions plus d’accès au camp ; on l’a su le jeudi alors que seize patients devaient partir d’ici le lendemain, mais on ne savait pas où. » De nombreux soignants étaient abasourdis par la soudaineté de l’opération : « Le démantèlement, on ne s’y attendait pas, limite on n’y croyait pas. Ça a servi à quoi ? Ça a coûté énormément d’argent pour un résultat nul. » Au-delà de la critique de ces opérations elles-mêmes, les soignants font état ici de leur découragement devant tant d’efforts déployés en vain.

Dans un tel contexte, les professionnels des Pass risquent en fait de subir une usure rapide et d’éprouver une profonde démotivation pouvant entraîner un manque d’engagement affectif dans leur travail, voire un renoncement. Ils sont guettés par le brown-out (baisse de courant), à savoir une moindre implication dans un travail qui semble avoir peu d’impact sur l’environnement et dont le sens même se dérobe10.

« Il faut imaginer Sisyphe heureux » ? (Camus)

Une infirmière panse un pied que le patient repose dans une sandale usée qui retournera bien vite dans les campements boueux. Comme dans cette scène de la vie ordinaire des Pass, la majorité des consultations révèle le peu de sens d’un acte médical. Les professionnels de santé soignent en effet des patients qui retrouvent immédiatement les conditions de vie qui les ont rendus malades. « Franchement c’est frustrant, c’est frustrant quand même, mais qu’est-ce que vous pouvez faire au final ? », s’interroge en ce sens une infirmière.

La vocation première des soignants — être utile, guérir — est ici abîmée. Toutefois, à la différence des soignants de médecine générale étudiés par Monique Membrado11, qui pensent parfois que « c’est peine perdue » pour les patients, les professionnels intervenant dans les Pass continuent le plus souvent de s’accrocher, répétant inlassablement les mêmes gestes, tel Sisyphe châtié par les dieux de l’Olympe. « On refait tout, tout le temps », résume une infirmière, et cette récurrence se transforme en rengaine dans les entretiens.

Pourtant, s’ils avouent un certain abattement et si certains déposent la blouse, les soignants ne manquent jamais de considération pour leurs patients. D’une certaine façon, ils absorbent cette violence protéiforme — politique, économique, institutionnelle, etc. — à laquelle chaque consultation donne corps. Mais l’exercice est exigeant, comme le souligne ce médecin intervenant occasionnellement à la Pass : « Moi, ce n’était pas mon travail de tous les jours, j’étais de passage. Je faisais ce que j’avais à faire, j’essayais de faire le mieux possible mais je comprends que quelqu’un qui, tous les jours, est confronté à ça peut se dire “Mais qu’est-ce que je fais ? Quelle est la qualité de mon travail” ? ». « Je n’arrivais pas à décrocher, je n’arrêtais pas de penser à ce que j’avais vu dans la journée et, honnêtement, ça me bouffait, même la nuit j’avais du mal à m’endormir… », confie une infirmière. Si le décrochage est apparu à cette soignante comme la seule solution possible, d’autres résistent tant bien que mal à une usure très perceptible. « À la fin de la journée, je ne me sentais pas bien, parce que tous les jours, j’entends des problèmes ; j’ai rarement entendu que les patients étaient heureux », indique par exemple un médecin exilé.

Conclusion

La perte de sens, dans les mondes professionnels, a souvent été reliée aux formes de management, à la rationalisation ou au manque de reconnaissance. Dans le cadre de la « médecine de l’exil », elle procède à bien des égards des politiques migratoires : celles-ci, en effet, exposent les exilés à des conditions de (sur)vie très dégradées qui condamnent les soignants à en subir aussi la violence tout en espérant, vainement, en attendrir les effets.

Notes de bas de page

1 Cuttitta, P. (2015). La frontière Lampedusa. Mises en intrigue du sécuritaire et de l’humanitaire. Cultures & Conflits, 3-4(99-100), 99-115.

2 Smain, L. (2007).  Le Peuple des clandestins. Calmann-Lévy.

3 Agier, M. (2008). L’encampement comme nouvel espace politique. Vacarme, 3(3), 80-80.

Quétel, C. (2012). Histoire des murs. Perrin.

Guenebeaud, C. (2017). Dans la frontière : migrants et luttes des places dans la ville de Calais [thèse de doctorat]. Université de Lille, France.

Lecarpentier, C. (2019). Problématique médicale et sociale d’une vague migratoire nouvelle sur Briançon : bilan d’une année de prise en charge et vécus des parcours de soins. Une étude transversale [thèse de doctorat]. Faculté de médecine, Aix-Marseille Université, France.

7 Ibid.

8 Fassin, D. (2019). La vie. Mode d’emploi critique. Seuil.

9 Huisman, D. (1985). L’incommunication. Essai sur quelques effets pléthoriques, abusifs ou pervers de la communication actuelle. Vrin.

10 Baumann, F. (2018). Le brown-out. Josette Lyon.

11 Membrado, M. (2014). La confiance et les enjeux de la reconnaissance dans l’interaction médecin-patient en médecine générale. Dans S. Pennec, F. Le Borgne-Uguen et F. Douguet, Les négociations du soin. Les professionnels, les malades et leurs proches. Presses universitaires de Rennes.

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