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Do Mi Si La Do Ré

Jean MAISONDIEU - Psychiatre des Hôpitaux Centre Hospitalier de Poissy-Saint Germain en Laye

Année de publication : 2001

Type de ressources : Rhizome - Thématique : Psychiatrie, SCIENCES MEDICALES, PUBLIC PRECAIRE

Rhizome n°7 – Habiter (Décembre 2001)

Lorsqu’à force de labeur et de sacrifices, Monsieur Beauf, inclus ordinaire, acquiert enfin le pavillon de ses rêves pour y demeurer définitivement, c’est tout naturellement qu’il le baptise Do mi si la do ré s’il a quelques rudiments de solfège et pense avoir de l’esprit. On s’imaginerait volontiers qu’un S.D.F devrait être nanti d’une solide dose d’humour (noir) pour gribouiller les mêmes notes sur les cartons qui lui permettent de sommeiller sur le trottoir. Pourtant, l’expérience prouve que les S.D.F ont du mal à quitter la rue lorsque leur séjour y a été prolongé. Au bout d’un certain temps, il devient définitif. Alors : Do mi si la do ré, le trottoir ?

C’est sans doute cela un des secrets de la grande exclusion et de notre échec patent à la faire cesser : un attachement mortifère à la rue. A force d’être sans logement, de rester à l’écart des échanges, de se protéger d’une société inhospitalière, le S.D.f finit par tenir à sa vie au grand air pollué des cités. Après tout, la rue appartient à tout le monde (s’il n’y a pas d’arrêté anti-mendicité). Pourquoi s’étonner de ce qu’il en vienne à l’adopter comme son chez-soi s’il n’a nulle part où aller ? S’il ne veut pas monter dans le camion du SAMU social, ce n’est pas parce qu’il a une « pathologie de la demande », c’est parce qu’il refuse d’être expulsé de son logement : la rue. Elle est devenue pour lui un domicile stable avec son sol en dur sur lequel il lui est relativement loisible de bâtir sa cabane de cartons. Pourquoi n’y soupirerait-il pas comme Monsieur Beauf dans son pavillon : « on est nulle part si bien que chez soi » ?

Le S.D.F chevronné qui a dû s’installer hors les murs des maisons meurt jeune à s’entêter à demeurer dans la rue comme le prouve la notable réduction de son espérance de vie. Et c’est logique. Non seulement il n’a pas les moyens de s’occuper de sa santé, mais en plus il ne doit surtout pas s’en préoccuper. Trop pauvre pour manger à sa faim, trop abîmé pour séduire, c’est une nécessité pour lui de négliger son corps afin de ne pas tenir compte de ses besoins, de ne pas ressentir ses souffrances, d’étouffer ses désirs, de pouvoir supporter les intempéries et l’indifférence des inclus. Maltraité social, il est contraint de répondre à la maltraitance dont il est l’objet en se maltraitant lui-même. Pour lui qui n’a rien et bien peu à attendre des autres, c’est une question de vie ou de mort que de tuer la bête. (…)

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