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Introduction : Explorer le Logement d’abord

Nicolas Chambon - Sociologue - Responsable recherche Orspere-Samdarra - maître de conférence associé Lyon 2 - Centre Max-Weber - Directeur de publication Rhizome
Manuel Hennin - Directeur de la mission Accompagnement, Parcours, Accès au logement, Dihal

Année de publication : 2022

Type de ressources : Rhizome - Thématique : PUBLIC PRECAIRE, Sciences politiques, Sociologie, TRAVAIL SOCIAL

La politique du Logement d’abord en pratique (Ouvrage)

Appliquée au Logement d’abord, telle qu’entendue comme objet de cet ouvrage, la politique doit s’appréhender à partir de sa polysémie conceptuelle. Il ne fait aucun doute que nous avons affaire ici à une politique publique qui se veut ambitieuse, ce dont témoignent de nombreux articles. À différentes échelles, des acteurs sont impliqués dans sa mise en œuvre : travailleurs sociaux de services d’accompagnement vers et dans le logement, centres d’hébergement, maraudes, accueils de jour, bailleurs sociaux, chefs de service et travailleurs sociaux dans les associations, travailleurs pairs, agents de l’État, etc. Un élan et un enthousiasme traversent des associations, dispositifs ou territoires, parfois contredits par d’autres portant une critique à l’endroit même de la politique et suscitant alors des clivages. Ces débats sont le propre de tout mouvement de transformation, et les dépasser, en trouvant notamment des espaces d’échange et de coopération, constitue aujourd’hui un enjeu fort ; a fortiori dans un secteur où de nombreux professionnels témoignent d’un déni de reconnaissance de leur implication. Des intervenants sociaux tirent régulièrement la sonnette d’alarme pour dénoncer des conditions de travail difficiles, le manque de places d’hébergement et de logements financièrement accessibles, créant des tensions fortes dans de nombreuses structures et un malaise palpable parmi les professionnels.

Un des principaux défis du Logement d’abord est donc de susciter une adhésion aux principes et aux pratiques qui le fondent, mais aussi de rendre concret, dans le quotidien de chacun, des voies d’amélioration pour un meilleur service rendu aux personnes sans domicile. Cette transformation proposée par le Logement d’abord, nous le verrons dans les parties suivantes, ne peut se faire qu’avec les professionnels, les personnes bénéficiaires, les associations d’insertion par le logement, les services de l’État… Dans un secteur qui s’est tout à la fois enrichi et complexifié au fil des années, avec une multiplication de dispositifs, et des histoires, missions, actions et pratiques hétérogènes, l’adhésion à une vision commune, porteuse de l’espoir d’une meilleure réponse aux situations de détresse sociale du pays, et la mise en œuvre de cette mission, sont des défis du quotidien, à relever ensemble.

Une solidarité en actes

Cet ouvrage est donc destiné à toutes les personnes engagées auprès des publics en grande précarité ; qu’elles soient décisionnaires, paires, intervenantes de première ligne, encadrantes, etc. L’intention est de surmonter le constat d’une impuissance à agir, pour précisément rechercher des ressorts pour l’action : comprendre le Logement d’abord pour se situer comme un acteur à part entière d’un mouvement qui est appelé à se développer.

L’objet de cet ouvrage n’est pas de saisir a priori la critique de la politique, sans pour autant faire l’économie de rendre compte de la diversité des manières de l’envisager. Il importe en effet de comprendre les déclinaisons pratiques de celle-ci. C’est ainsi que l’on rencontre une autre acception du politique, qui recouvre la militance de multiples acteurs engagés sur le terrain. La politique dont il est question ici renvoie alors plus particulièrement aux pratiques que ces derniers mettent en œuvre. La lecture de cet ouvrage fait résonner des pratiques, des intentions, des dispositifs entre eux… Il n’y a pas d’un côté des acteurs politiques et de l’autre des agents de leurs mises en application. Il y a, de part et d’autre, des praticiens qui agissent sur des plans différents (dans la relation avec une personne sans abri, avec un préfet, un collègue…) et dont l’action relève du politique. La résonance évoquée se transcrit dans les « aller-retours » que peut faire le lecteur dans cet ouvrage ; comme dans ceux que cette politique est amenée à faire entre « cahiers des charges », réponses à des appels à manifestation d’intérêt, évaluations, ambition d’être au plus près des réalités de terrain et des expériences de ceux qui la vivent. D’ailleurs, c’est là une autre intention politique de l’ouvrage, épousant l’ambition pragmatiste et idéaliste du Logement d’abord : transcrire la voix de celles et ceux qui seraient « incomptés » (Rancière, 1998) ; ou, tout du moins, participer à un mouvement de leur prise en compte. Cette inclusion conduit par endroit à revoir nos modes d’expression privilégiés, et à s’ouvrir aux formats proposés, artistiques notamment, comme en témoigne par exemple la présence de slam (Brevet et Rol) dans ce premier chapitre.

Une réponse au sans-abrisme

C’est bien l’intérêt pour la condition des personnes sans abri qui est au fondement de cette politique. Le Logement d’abord est une politique qui vise à résoudre, voire supprimer le phénomène du sans-abrisme, à la différence d’une politique qui ne chercherait qu’à le gérer. D’un côté, il importe de prévenir des inégalités et des crises sociales, de l’autre, d’éviter leurs conséquences sur les personnes, notamment le retour vers le sans-abrisme. Surtout, il importe d’éviter les effets iatrogènes que pourraient avoir certains dispositifs, ce qui a prévalu à la critique d’un modèle d’organisation fondé sur l’urgence sociale. Le Logement d’abord se veut être une politique d’inclusion sociale, plus encore qu’une politique d’insertion.

Les travaux des chercheurs en sciences humaines et sociales ont montré depuis une trentaine d’années comment la figure du « vagabond » ou du « clochard » ne recouvrait pas la réalité (Choppin et Gardella, 2013) et que, au contraire, les visages de la grande précarité étaient amenés à se diversifier. Leurs travaux ont étudié la (sur) vie dans la rue, plus particulièrement la vulnérabilité de ces derniers (Brodiez-Dolino et Ravon, 2016). Cette meilleure connaissance du champ du sans-abrisme, de la diversité des habitats précaires, de la pluralité des parcours, des ruptures, a eu des conséquences sur les politiques publiques et les pratiques professionnelles à promouvoir.

Il est aujourd’hui attendu que les modes d’accompagnement du public s’orientent vers des prises en charge centrées sur la personne, et soucieuses de tenir compte de leurs aspirations en termes de choix de vie. Dans le champ de l’intervention sociale, le passage d’un travail « sur autrui » à un travail « avec autrui » s’est formalisé avec la loi du 2 janvier 2002 sur l’extension du droit des usagers et la mise en place d’outils obligatoires, afin notamment de les associer au fonctionnement des établissements. La personnalisation de l’accompagnement des personnes accueillies et la promotion de leur autonomie traversent aujourd’hui tous les champs de l’intervention sociale et sanitaire, obligeant à une adaptation des cadres d’intervention.

Comprendre pour agir

La première partie de l’ouvrage vise à mieux comprendre et à situer la politique de Logement d’abord, en posant quelques jalons de son histoire et des concepts clés qui fondent ses principes centraux (Estecahandy et Hennin). En effet, toute l’originalité de cette politique réside dans la proposition qui est faite à de multiples acteurs de se saisir de principes qui la structurent. Certains pourraient y voir un « flou » à même de disqualifier la politique, d’autres y voient une opportunité de pouvoir adapter des intentions nobles et fortes (notamment la résorption du sans-abrisme) aux besoins d’une situation et d’un territoire. Cette partie présente ce qui est de l’ordre d’un socle propre au Logement d’abord. L’objectif est clair : construire une culture commune. Il n’y a pas de recette magique, seulement des ingrédients à connaître, maîtriser, peser, assembler, cuisiner…

Des contributions portent sur l’émergence et l’affirmation du Logement d’abord en tant que politique publique, en présentant les acteurs et dates clés de sa constitution, mais aussi les ambitions à l’origine de son apparition. Le programme Un chez-soi d’abord, le plus connu, reconnu et le plus présent dans la littérature scientifique est présenté dans cet ouvrage. La volonté d’ancrer la politique de Logement d’abord dans des dispositifs ayant fait leurs preuves a conduit à mobiliser des chercheurs de différents domaines (sociologie, épidémiologie, économie, psychiatrie…), afin de documenter les effets du dispositif à différents niveaux (psychiques, sociaux, économiques…). Des chercheurs (Tinland, Loubière, Auquier) ont démontré l’efficience d’un accès inconditionnel à un logement corrélé à un accompagnement adapté aux besoins. Notons d’ailleurs que ce type d’enquêtes qui cherchent, entre autres, à venir objectiver les coûts évités par un investissement sur un accompagnement plus qualitatif est appelé à se développer, même s’il pose des questionnements méthodologiques majeurs.

Une recherche qualitative (Laval) s’est préoccupée par ailleurs de la manière dont cette expérimentation peut être reproduite et déployée sur l’ensemble du territoire national, tout en s’ajustant aux spécificités locales. Le « chez-soi » apparaît aujourd’hui comme une locomotive sur de nombreux territoires français et un laboratoire de pratiques avancées. Son déploiement se veut inspirant : ses principes d’interventions préfigurent, en partie, comment le Logement d’abord peut concerner toutes les personnes exclues du logement en France. Il y a là un effet démonstratif fort ; les équipes sont très volontaires et s’impliquent à plusieurs niveaux (notamment la formation) pour sensibiliser d’autres acteurs aux valeurs du Logement d’abord. Tout l’enjeu est d’arriver à pérenniser ces dispositifs sans pour autant les instituer, ou tout du moins de constamment œuvrer à ce qu’ils puissent s’adapter aux besoins des personnes accompagnées.

Se loger et… habiter

En plaçant l’habiter au cœur des projets du Logement d’abord, il s’agit finalement de rendre effectif ce que certains chercheurs ont appelé de leurs vœux un « droit à habiter1 ». Si « (se) loger » renvoie à la dimension matérielle d’avoir un abri, « habiter » caractérise la dimension existentielle de vivre dans un lieu. Et c’est là qu’on rencontre la critique de l’urgence sociale. C’est, entre autres, la difficulté à habiter des dispositifs d’hébergement d’urgence et collectif dont témoignent de nombreuses personnes bénéficiaires. Le processus d’insertion en escalier, dont les effets délétères sont rappelés dans de nombreuses contributions, ne donne pas précisément les conditions pour habiter, voire, au contraire, fait de la capacité à habiter un critère de sélection de publics éligibles à avoir un logement autonome, en contradiction même avec le principe d’un droit au logement.

Ce qu’exprime Nicolas Henckes dans son article, de manière analytique et conceptuelle, c’est notamment comment le logement est devenu un instrument de socialisation des individus. Il est devenu nécessaire d’avoir un « chez-soi » pour avoir une vie sociale. Avoir un lieu à soi permet de répondre à des besoins primaires (dormir, manger…), mais pas seulement. C’est avoir une adresse pour effectuer ses démarches, pouvoir inviter d’autres personnes, pouvoir se retirer… Voilà un fait d’une importance majeure : cette vie sociale n’est pas (ou n’est plus ?) soluble dans une vie collective. Voire, elle est devenue incompatible. Le collectif – et il suffit précisément d’aller dans les lieux d’accueil ou d’hébergement collectif pour s’en rendre compte – est mis à l’épreuve des singularités.

Dans une perspective de Logement d’abord, avoir un logement ne serait plus une fin en soi, désincarnée, mais la condition pour pouvoir vivre de manière singulière. C’est par exemple pouvoir vivre son intimité, choisir les personnes qu’on côtoie. Cela induit de fait de s’intéresser aux personnes, à leurs attachements, leurs expériences, leurs choix et la manière dont elles les construisent ou les mobilisent (Uribelarrea, Levy et Bourgois)… Il faut alors s’en donner les moyens : saisir l’habiter, c’est l’enquêter d’un côté pour personnaliser l’accompagnement de l’autre. Autant de principes, guidant l’action, qui sont affichés au fronton du Logement d’abord. Trois articles reviennent ici sur des concepts forts.

De quelques principes

La volonté de renouveler les principes d’intervention de l’accompagnement vers et dans le logement tout en s’appuyant sur l’existant a conduit à s’inspirer de concepts et méthodes dépassant les frontières de l’intervention sociale et du territoire français. L’enjeu majeur de proposer des réponses plus adaptées conduit en effet à rechercher des conceptions et pratiques susceptibles de mieux prendre en compte la complexité des situations des personnes accompagnées. Cela passe alors notamment par un intérêt pour la personne et son environnement, au-delà de la problématique pour laquelle elle est identifiée. Cette préoccupation pour la personne dans son ensemble, plutôt que pour l’une de ses difficultés (le logement, l’addiction, les troubles psychiques…) implique une ouverture de l’attention de la part de l’ensemble des acteurs, et permet d’envisager peu à peu des pratiques communes, ou en tout cas partageables entre les acteurs du champ sanitaire, social, médico-social.

Ainsi, les principes et pratiques du rétablissement (Gilliot et Linder), initialement pensés par et pour les personnes vivant avec des troubles psychiques sévères, sont mobilisés par le Logement d’abord pour développer des pratiques mettant au centre l’autodétermination des personnes accompagnées. Le rétablissement vient (re)valoriser par ailleurs les possibilités et capacités des intervenants sociaux à soutenir la santé mentale des personnes qu’ils accompagnent, que celles-ci soient concernées ou non par des troubles psychiques.

L’intérêt pour la personne, au-delà de ses difficultés, induit également d’ouvrir l’attention aux capacités et savoirs des personnes accompagnées, afin notamment de les mobiliser au cours des accompagnements, mais aussi dans la construction des dispositifs et des politiques publiques. Le Logement d’abord fait place alors aux pratiques participatives et s’attache à reconnaître, valoriser et s’appuyer sur les savoirs expérientiels et les capacités d’entraide des personnes vivant ou ayant vécu une expérience commune, les pairs (Gardien). C’est aussi dans les principes guidant la réduction des risques et des dommages, issue du champ de l’addictologie, que le Logement d’abord trouve des repères pour s’orienter vers des pratiques situées, pragmatiques et flexibles, permettant d’accompagner toute personne à partir de là où elle se trouve au moment de la rencontre.

Ainsi, la politique du Logement d’abord constitue peu à peu ses fondements théoriques, et fait émerger des valeurs et principes solides sur lesquels l’ensemble des acteurs impliqués, à tous les niveaux, pourront ajuster et construire des propositions d’action diversifiées, mais engagées vers une ambition commune. Ces différents concepts, principes, valeurs traversent l’ensemble des contributions de l’ouvrage, permettant de rendre compte à la fois des manières de s’en saisir par les différents opérateurs, mais aussi des difficultés à le faire, voire des risques engendrés par endroit.

Notes de bas de page

1 Disponible en ligne

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