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Conclusion

Nicolas Chambon - Sociologue - Responsable recherche Orspere-Samdarra - Maître de conférence associé Lyon 2 - Centre Max-Weber - Directeur de publication Rhizome
Élodie Gilliot - Psychologue - Orspere-Samdarra - Doctorante en psychologie - LPPC - université Paris 8
Halima Zeroug-Vial - Psychiatre - Directrice Orspere-Samdarra

Année de publication : 2022

Type de ressources : Rhizome - Thématique : PUBLIC PRECAIRE, Sciences politiques, Sociologie, TRAVAIL SOCIAL

La politique du Logement d’abord en pratique (Ouvrage)

Au terme de cet ouvrage, nous avons l’intime conviction que le Logement d’abord se présente comme une politique fédératrice, qui, dans sa déclinaison pratique, offre des synergies entre différents acteurs du champ de l’intervention sociale et sanitaire auprès des personnes en situation de vulnérabilité. Les articles, leurs auteurs, se répondent et œuvrent dans le même sens : nous avons pu lire l’engagement de vouloir rendre accessible une proposition de logement, d’accompagnement, de soin qui soit adaptée. Cet ouvrage est au carrefour de la diversité des pratiques et aspirations, qui ne transigent pas – au moins dans leurs ambitions – sur le fait qu’elles se veulent qualitatives.

Cette politique, aux ambitions fortes vis-à-vis des problématiques complexes du sans-abrisme et du mal-logement, met au cœur de ses pratiques l’efficience des accompagnements proposés, et s’inspire alors du modèle médical des pratiques fondées sur les preuves (« evidence-based »). Il s’agit d’évaluer l’efficacité des propositions de manière à déployer sur le territoire les modèles ou expérimentations ayant démontré leur efficacité sur le long terme. L’accent est ainsi mis sur la pérennité des réponses proposées, afin d’éviter notamment les solutions paraissant convenir à un instant T, mais se révélant finalement iatrogènes pour la suite du parcours. Face à cette orientation vers la recherche de preuves, n’oublions pas les propos des (ex-) usagers de la psychiatrie (psychiatric survivors), qui, au travers de leurs mouvements de revendication et d’empowerment, rappelaient aux professionnels les pensant incurables qu’ils étaient justement la preuve qu’il était possible d’aller mieux : « We are the evidence / Nous sommes la preuve ». Ceci est à entendre – une fois de plus – comme un rappel de la nécessité de se mettre à l’écoute des vécus expérientiels des personnes concernées et de revoir nos objectifs (ceux que l’on vise au travers des accompagnements, et que l’on évalue pour déterminer l’efficacité de ces derniers) à l’aune de ce qui compte pour ces mêmes personnes. Ce point de vigilance ici énoncé est bien ce que propose le champ des pratiques fondées sur les valeurs, pensé comme complément indispensable des pratiques fondées sur les preuves. C’est un enjeu fort dans le domaine des pratiques professionnelles, mais aussi dans le champ scientifique et dans celui des politiques publiques. Tous se doivent alors d’être plus participatifs, et de se mettre à l’écoute, non plus seulement de l’efficacité au regard de volontés politiques et sociales pensées pour tous, mais aussi des valeurs de chacun.

Tous concernés

De manière contre-intuitive, cette considération pour l’expérience des personnes concernées implique aussi de mieux prendre en compte les expériences (et savoirs qui pourraient y être associés) de celles et ceux qui les accompagnent. Ces derniers ont en effet une place privilégiée pour observer les dysfonctionnements comme les effets iatrogènes des dispositifs, les impacts des modes d’inclusion et d’exclusion, des règles et modalités proposées ou imposées… Leurs tentatives quotidiennes pour rapprocher les personnes accompagnées des dispositifs existants leur confèrent a minima une perception des non-sens, des inadaptations, parfois aussi des manières d’y échapper, de contourner, de faire malgré… Couplé à des espaces d’échanges et de réflexivité, cela pourrait alors être mis à profit de la création d’éléments plus adaptés, et leur donner, au-delà du sentiment, la réelle possibilité d’agir sur ces dispositifs et leurs modalités, qui souvent les contraignent, les désespèrent, ou les mettent en colère. Des modes d’organisation, comme la multiréférence et la mise en œuvre d’une gouvernance partagée, plus horizontale, semblent soutenir ces possibilités d’engager les professionnels vers cette réflexion orientée solution.

Beaucoup des principes présentés dans cet ouvrage ne sont qu’une réactualisation de perspectives que les professionnels visent déjà, pour la plupart, depuis longtemps. Le Logement d’abord est alors l’occasion de réaffirmer ces valeurs souvent à l’origine de l’engagement des travailleurs sociaux dans ce champ. Sur le terrain de nos interventions, en formation, séminaire, journée d’étude, il permet de discuter concrètement des pratiques, en sortant d’un constat d’impuissance. La traduction des principes en pratiques, ajustées à chacun des terrains d’action, implique de penser la créativité nécessaire pour créer, développer et garantir des cadres d’action permettant la personnalisation des accompagnements. Au-delà de permettre des réflexions et créations, nous voyons dans les espaces d’échanges l’opportunité de soutenir l’espoir des professionnels et ainsi leur capacité à s’engager vers un changement, en constatant les mouvements initiés et les volontés partagées des autres acteurs.

Les défis de la pérennisation du Logement d’abord

Cette politique du Logement d’abord est à envisager dans le cadre de cet ouvrage sous l’angle de la transformation. Toutefois, il nous semble que la pérennisation de cette politique passe par une évolution de sa justification. Il est évident que sa mise en place s’est faite en réponse aux limites de politiques dont chacun des acteurs perçoit les écueils. Beaucoup de contributions à cet ouvrage ont, dans leur démonstration, marqué la différence avec le modèle de l’urgence sociale, de l’escalier… L’enjeu de sa pérennisation en passera, nous semble-t-il, par son extension dans le domaine de la prévention.

Ce mouvement est déjà à l’œuvre dans le cadre du programme Un chez-soi d’abord jeunes. Dans un contexte général où les jeunes sont fortement touchés par les effets socioéconomiques et psychologiques de la crise sanitaire, certains d’entre eux apparaissent comme particulièrement vulnérables, car cumulant difficultés familiales, précarités financières, décrochage scolaire, problématique de logement, problématiques de santé mentale importantes, et ceci parfois depuis l’enfance. Ces jeunes qui relèvent pour nombre d’entre eux de parcours d’accompagnement par l’aide sociale à l’enfance (ASE) ont un risque majeur de se retrouver à la rue dès 18 ans. Il importe donc d’agir avant que les effets délétères de la rue ne s’installent. C’est l’objectif de l’expérimentation Un chez-soi d’abord jeunes menée depuis fin 2019 sur Lille et Toulouse auprès d’une centaine de jeunes sans-abri ou à fort risque de le devenir et présentant des troubles psychiques sévères. Cette logique préventive fait ainsi évoluer aussi les lignes des réflexions autour des publics prioritaires ; en intégrant une préoccupation pour l’évitement de l’installation de problématiques sur lesquelles il est jugé difficile de revenir ensuite. Nous voyons aujourd’hui comment la lutte contre les violences sexistes et sexuelles, ou encore la lutte contre les inégalités de genre, les inégalités territoriales, peut avoir des effets bénéfiques, évidemment à court terme mais aussi à plus long terme, particulièrement au regard du traumatisme que la violence peut générer. La considération de tous les aspects qui composent la grande précarité permet d’appréhender les différents facteurs sur lesquels il y a une possibilité d’agir.

Ce qui se conceptualise à travers l’intersectionnalité dans le champ académique (permettant d’éclairer la coconstruction des différents rapports de pouvoir dans lesquels est pris un individu), peut ici se transcrire dans une meilleure appréhension de la conjonction des facteurs qui expliquent l’inégal accès à un logement autonome, et donc des possibles leviers d’actions que ce soit en réaction ou en anticipation. Ainsi, cette logique préventive peut aussi s’incarner dans l’anticipation des facteurs de précarisation. Nous pouvons citer, parmi d’autres, les effets du dérèglement climatique, l’augmentation du coût de l’énergie, des transports… Ces différents facteurs sont aujourd’hui à prendre en compte dans les choix urbanistiques et architecturaux notamment, pour qu’ils puissent être réellement inclusifs. Pour ce faire, il nous semble que chacun des acteurs impliqués dans le logement doit sortir d’une culture de la sécurisation et faire en sorte d’expérimenter une culture de la solidarité permettant, dans une certaine mesure, une prise de risque.

Un autre défi, et non des moindres, est celui de l’inclusion des personnes migrantes primo-arrivantes dans la politique de Logement d’abord. Il nous semble qu’il y a deux leviers d’action. Le premier concerne le dispositif national d’accueil (DNA) : dans quelle mesure les principes du Logement d’abord peuvent-ils s’appliquer aux demandeurs d’asile ? Comment concilier accompagnement à la demande d’asile et perspective d’intégration dans la société d’accueil ? Il nous semble qu’offrir aux ménages requérants la possibilité d’avoir des conditions d’hébergement et d’accompagnement qui s’inspirent du Logement d’abord pourrait faciliter, voire accélérer, l’intégration et éviter les ruptures. D’ailleurs, des initiatives en France cherchent à appliquer les principes du Logement d’abord pour les personnes en demande d’asile et cherchent ainsi à favoriser leur inclusion en travaillant sur l’habiter. Sécuriser le logement permettrait de faciliter le parcours d’intégration.

Le second levier d’action paraît plus difficile à actionner. Il porte sur l’importance quantitative sur certains territoires en France de personnes migrantes avec des problématiques administratives. Il faudrait être en mesure de lever cette réserve pour que la politique de Logement d’abord soit une réussite dans les années à venir. Est-il envisageable de déconditionner l’accès au logement de la régularité de la présence ? Dans tous les cas, il faut inviter tous les acteurs décisionnaires dans les différents territoires à une véritable prise de conscience de l’extrême précarisation des personnes primo-arrivantes et des effets des procédures d’irrégularisation sur les personnes, les dispositifs et les accompagnants. La réflexion politique, à l’échelle internationale, européenne, nationale et locale, est nécessaire car c’est l’enjeu majeur de la décennie à venir.

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