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Une villa à Hollywood : écouter le rêve d’un logement idéal pour soutenir l’espoir d’une vie meilleure

Martin Boichard - Éducateur spécialisé, coordinateur Un chez-soi d’abord — Métropole de Lyon

Année de publication : 2021

Type de ressources : Rhizome - Thématique : Psychologie, SANTE MENTALE, SCIENCES HUMAINES, Sociologie, TRAVAIL SOCIAL

Télécharger l'article en PDFRhizome n°79 – Les visages de l’écoute (mars 2021)

Un chez-soi d’abord est un dispositif qui vise à permettre à des personnes majeures, durablement sans-abri et souffrant de pathologies mentales sévères d’accéder sans délai à un logement et de s’y maintenir, avec l’aide, notamment, de l’intervention intensive d’une équipe pluridisciplinaire (médicosociale et de gestion locative adaptée). L’accompagnement se base sur les principes du rétablissement en santé mentale, de la réduction des risques et des dommages, et donne la primauté aux choix des personnes.
La question de la souffrance des personnes que nous accompagnons est centrale dans notre dispositif. Les personnes qui nous sont adressées ont souvent vécu plusieurs années sans chez-soi : rue, hébergement d’urgence, squat, hôpital psychiatrique, prison, hébergement chez des tiers à titre (pas si) gratuit. Elles connaissent aussi la stigmatisation liée à la maladie mentale, à l’annonce d’un diagnostic, aux hospitalisations sous contrainte. Certaines ont un vécu institutionnel débuté très jeune : foyers de protection de l’enfance, instituts thérapeutiques éducatifs et pédagogiques (Itep), voire la rue avant 18 ans. Nous accompagnons des personnes dont l’histoire est composée de ruptures et dont la reconnaissance en tant que sujet, capable et désirant, a été mise à mal, parfois niée.
Le principal pilier du rétablissement en santé mentale est l’espoir, en tant que moteur de la perspective d’une vie meilleure. Pour susciter l’espoir, nous proposons d’écouter les rêves : ceux que la personne est à même de formuler, sans préjuger de leur possibilité de réalisation. La souffrance est accueillie lorsque la personne l’exprime, cependant le dispositif est centré sur les forces et les désirs : il n’y a pas d’échecs, il n’y a que des expériences.
Nous sommes tenus de proposer une visite de logement au plus tard huit semaines après la première rencontre avec les personnes qui sont admises dans le dispositif et de les faire visiter au minimum deux logements. De ce fait, la question que nous posons dès la deuxième rencontre est : quel est ton logement idéal ? Il n’est pas question de s’engager à le trouver, mais de s’appuyer sur ce logement rêvé pour appréhender les besoins de la personne, faire naître l’espoir, imaginer des projections, parler de « parcours locatif » (possibilité de déménager).
Concrètement, Un chez-soi d’abord capte des logements (privés ou sociaux) loués au nom de l’Association, puis les sous-loue aux personnes accompagnées, avec possibilité de glissement du bail dans le cas des logements sociaux. C’est ce système qui permet de proposer plusieurs visites de logement, de raccourcir les délais d’accès, ainsi que de proposer des déménagements.
Il arrive que le logement idéal soit éloigné de nos propres représentations. Une personne a par exemple exprimé le désir d’un logement social à Vénissieux ; elle a pu emménager en un mois, car nous avions un logement de ce type disponible. Était-ce son rêve ? Est-on en capacité de rêver lorsque l’on se trouve dans des mécanismes de survie ? Parfois non, mais la question est posée et elle pose les jalons d’une relation où l’imaginaire est non seulement possible, mais surtout souhaitable. Le premier logement est aussi envisagé comme point de départ (Housing first).
Au contraire, certaines personnes peuvent nommer leur logement rêvé : « Une villa à Hollywood ! » Un jeune homme nous a parlé de ce rêve dès la première rencontre, il s’agissait de la maison type que l’on trouve dans certains clips musicaux. C’est alors un support à la rencontre : parler de son intérêt pour la musique, des textes qu’il écrit, mais aussi concrètement imaginer les liens entre cette villa et ses besoins de logement réalisables dans l’immédiat. La villa devient au fil des discussions un appartement en centre-ville, pour conserver son réseau de soutien, avec un grand salon pour recevoir ses amis (comme il imaginerait le faire dans une villa), et si possible une chambre pour avoir deux espaces : un pour lui et un pour son frère avec qui il vit dehors. N’ayant pas de logement de ce type à proposer, nous rediscutons pour évaluer les priorités : centre-ville ou grand logement ? Sa priorité était alors le centre-ville, quitte à dormir à deux dans une seule pièce. Nous avons finalement pu lui faire visiter un grand logement à Lyon, mais pas au centre-ville (avec chambre et salon) et un loyer élevé, ainsi qu’un second logement du même type, plus excentré, hors de Lyon, mais moins cher. Il a choisi le second, ayant eu un coup de coeur à la visite et prenant en compte la différence de prix du loyer. Quelques mois plus tard, la distance avec le centre-ville, les difficultés de déplacement et le fait d’avoir été mis en difficulté par des personnes malveillantes qu’il avait invitées dans le logement l’amènent à demander à déménager. La priorité est remise sur une localisation en centre-ville, quitte à payer un loyer plus élevé. L’équipe soutient ce choix tout en discutant des solutions qu’il peut trouver pour gérer les relations qu’il invite dans son logement.
La possibilité de prendre des risques, de changer d’avis, de déménager et d’être soutenu dans ses choix illustre la prise au sérieux des désirs et des rêves. Écouter, c’est alors traduire cela en actes.
Le rétablissement en santé mentale est un processus non linéaire, le parcours locatif proposé dans le cadre de l’accompagnement en est une expression : garder le rêve comme horizon, éviter les ruptures et apprendre de chaque expérience.

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