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Un psychiatre et la précarité

Jean FURTOS

Année de publication : 2008

Type de ressources : Rhizome - Thématique : Psychiatrie, SCIENCES MEDICALES, PUBLIC PRECAIRE

Rhizome n°33 – Prendre soin de la professionnalité (Décembre 2008)

Mais l’action des hommes s’est atomisée…Quel vide, quel vide entre eux ! (Elias Canetti, Le territoire de l’Homme)

On peut vivre sans psychiatre, je veux dire : une société peut vivre sans psychiatre ; d’ailleurs, même si la psychiatrie a été l’une des premières spécialités médicales, elle est relativement récente en Occident, depuis Pinel et quelques autres. La question est de savoir si elle est historiquement pertinente par rapport à d’autres manières d’approcher la souffrance : la magie, la religion, la guerre, le social.

Je prends un exemple qui m’avait beaucoup frappé, il y a une dizaine d’années. Je me trouvais à Lille, pour une journée avec les psychiatres italiens de Trieste. Il y était notamment relaté la pratique d’un mécanicien d’un pays de l’Afrique de l’Ouest qui avait reçu le prix Franco Basaglia. Cet homme avait construit un village pour les fous exclus et errants dans sa région, et il avait obtenu d’excellents résultats à l’intérieur de l’asile qu’il avait créé. Sa théorie de la pratique était la suivante : « tous les hommes sont des fils de Dieu, mes frères, et je leur dois le respect ». Il est vrai qu’en cette matière, le respect fait des miracles ; mais j’avais souligné, dans la clôture qui m’avait été demandée de cette journée, le fait que cet homme, qui faisait des choses exceptionnelles avec les fous maltraités, n’était pas un « psychiatre » : non parce qu’il n’avait pas le diplôme, mais parce qu’il manquait d’une théorie de la vie psychique. Le patron administratif de la psychiatrie de Trieste en avait été offusqué et s’était levé pour manifester une forte désapprobation de mes propos, car je crois qu’à Trieste la pratique comme machine à désaliéner prime sur toute théorie explicite considérée comme une idéologie. Le mécano aurait pu avoir besoin d’un psychiatre s’il s’était senti dépassé dans ses compétences d’accueil, par suite de phénomènes individuels ou intersubjectifs qui l’auraient dérangé et qui auraient dû recevoir la qualification au moins implicite de psychiques. Par contre, s’il a reçu de l’OMS des médicaments psychotropes gratuits, suite à l’obtention de son prix, il s’agit de médicalisation, pas de psychiatrie. En ce qui me concerne, je crois que c’est la rencontre d’une pratique et d’une théorie du psychisme qui fait le psychiatre, et je dirais, le psy en général. (…)

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