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Penser la pandémie

Nicolas Chambon - Sociologue, docteur en sociologie
Responsable du Pôle Recherche à l’Orspere-Samdarra
Maître de conférences associé à Lyon II
Centre Max Weber (UMR 5283 CNRS), équipe « politiques de la connaissance » (PoCo)
Directeur de publication de la revue Rhizome
Co-responsable du DU « Logement d’abord »

Année de publication : 2022

Type de ressources : Rhizome

Télécharger l'article en PDFRhizome n°82 – Vivre la nature (janvier 2022)

La crise de la COVID-19 et son lot de controverses, entretenue par un jeu médiatique passionné, a très souvent délaissé le cadre du débat scientifique et politique pour laisser place à un spectacle de joutes d’opinions, régulièrement teinté d’agressivité. La polémique, devenue l’objet d’un métier, trouve de la résonnance dans les sphères anxieuses de nos sociétés. Fuyant ces scènes et fidèles à la ligne éditoriale d’une revue qui problématise les liens entre la santé mentale et les vulnérabilités sociales, nous voyons là l’opportunité de discuter un enjeu majeur du xxie siècle : notre propre rapport à l’environnement et à la nature. En effet, notre comportement vis-à-vis des écosystèmes a offert et offre encore des conditions propices aux pandémies. Cette fidélité l’est aussi au regard du nom de la revue qui invite à « faire rhizome », c’est-à-dire à révéler une pensée en réseau et, ce faisant, à résister à toute forme d’autoritarisme épistémologique.

Penser pour panser

La pandémie nous a rappelé les limites d’une perspective sanitaire curative. Les paradoxes de cette crise sont nombreux. Relevons simplement que beaucoup de personnes sont extrêmement attentives aux promesses d’un soin, tout en critiquant de l’autre l’hégémonie d’une politique sanitaire. Il nous semble d’ailleurs que deux dimensions sont aujourd’hui sous-représentées dans cette politique de santé. D’un côté, la prévention est souvent dépréciée du fait de l’impossibilité d’évaluer véritablement son efficience, ou par la surinterprétation d’une autre intentionnalité qui ne dirait pas son nom. De l’autre, la santé mentale peine à être véritablement intégrée dans ladite politique sanitaire, même si le sujet s’est imposé en France par la force des choses, suite au premier confinement.
Cette pandémie – par définition internationale – est le signe de l’impasse d’un modèle de développement fondé sur l’accumulation et le profit. Elle nous interroge sur nos dépendances, notamment aux éléments dits « naturels » et notre propre vulnérabilité. Les sujets qui nous (re)questionnent sur notre rapport à la nature sont nombreux. Le dérèglement climatique est l’exemple qui préoccupe tous les habitants de la terre. S’il ne s’agit plus de discuter l’empreinte de l’activité humaine, les tentatives actuelles se résument seulement à tenter d’en limiter la portée, sans revoir fondamentalement les manières de vivre et de produire.

(Se) nourrir (de) la nature

Ce numéro de Rhizome thématise tout d’abord l’évolution du monde agricole. La précarité y est massive et la souffrance de plus en plus visible. Ce secteur a connu des évolutions majeures au xxe siècle. La modernité a précisément posé comme possible une exploitation de la nature au bénéfice des hommes, mais au prix d’un épuisement des ressources. Le monde agricole est très exposé aux effets délétères du capitalisme financier. Des sillons alternatifs sont tracés dans ce numéro : la solidarité paysanne est aussi un voeu pour une corporation où l’individualisme peut isoler et provoquer de la souffrance. Ce Rhizome nous invite alors à vivre la nature, comme un hymne à l’harmonie.

Épouser la nature

L’idée que la survie de l’humanité tient à l’exploitation de la nature se périme à mesure que les problématiques d’ordre écologique s’imposent au monde. Sortir de l’ordre de la domination est une urgence. Toutefois, l’idée du « retour à l’état de nature » serait une chimère. L’ensemble des articles de ce numéro témoignent finalement de l’effort qu’il faudrait faire pour être (re)connecté à notre environnement.
Des contributions nous invitent à sortir de nos bureaux, de nos salles de cours, à nous rencontrer hors des murs d’institutions qui balisent des rôles au risque d’un assujettissement délétère. Ce sont des écoles de plein air, des entretiens sociaux dans un parc, des thérapies à vélo… Cette marche vers l’écosophie nous défie à devoir expérimenter. Les intentions, les réflexions, les démarches présentées dans ce numéro révèlent les liens féconds entre le souci environnemental, social et mental. Des contributions nous convainquent dans la lecture environnementale de la santé mentale : agir sur le contexte c’est agir sur la santé d’autrui et sa propre santé. Le prendre soin est un vecteur fertile de la solidarité. Ce Rhizome est aussi une ode à la biodiversité. C’est en effet la diversité d’être(s) vivant(s) qui a été une condition d’apparition de l’humanité ; chaque projet hégémonique ou impérialiste contribuant alors à l’affaiblir.

L’essence de l’anxiété

La compréhension écologique du monde nous rend tout autant vulnérable qu’elle nous pousse à agir. L’Anthropocène, présenté dans ce numéro, nous rend responsables, mais aussi acteurs de choix sociétaux qui ne manquent pas de s’imposer à nous.
Cette pandémie nous fait mesurer la valeur que nous accordons à la vie. En dérogeant trop souvent à une réflexion philosophique, politique, clinique ou spirituelle sur l’existence, nous nous exposons à des entités mal intentionnées. Dans un contexte géopolitique où la vérité de l’un s’impose comme une arme de déstabilisation de l’autre, les discours – se présentant en façade comme rassurants – risquent d’entretenir la peur, l’anxiété et la fragmentation sociale. La subversion consiste plus à résister au catastrophisme ambiant qu’à l’alimenter. Nous sommes au bout d’une impasse. Il est venu le temps de relever les possibles, de cartographier d’autres chemins. Comprendre le passé, panser le présent et ainsi penser l’avenir, pour que ce numéro résonne avec l’action de toutes celles et tous ceux qui sont engagés à faire en sorte que nos vies valent d’être vécues.

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