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Les violences sexuelles

Mathieu Lacambre - Psychiatre hospitalier, Fondateur du projet de prévention « Boîte à outils de prévention des violences à caractère sexuel ou sexiste » (Boat)

Année de publication : 2021

Type de ressources : Rhizome - Thématique : SANTE MENTALE, SCIENCES MEDICALES

Télécharger l'article en PDFRhizome n°80-81 – Échos de la violence (juillet 2021)

Récemment mises au-devant de la scène politique et sociale, les violences sexuelles sont dénoncées depuis de nombreuses années, d’abord par les victimes1 puis par les professionnels2. À la sur­dité et la cécité collectives et sociétales suc­cède une première étape de prise de conscience3 attirant l’attention, et c’est une priorité, sur les victimes. Mais, protéger et soigner la victime ne suffit pas. Les violences sexuelles nécessitent une approche globale, intégrative et dynamique afin de ne négliger personne : agresseur, victime, famille et professionnels. De par leur fréquence et leurs conséquences sur la santé, les violences sexuelles sont un problème de santé publique universel et l’un des principaux contributeurs à la charge mon­diale de morbidité4. Il est aujourd’hui clairement établi que les effets de ces violences contribuent de manière significative à l’émergence et la gravité de l’ensemble des troubles psychiatriques5.

Définitions

Les violences sexuelles sont définies par l’Orga­nisation mondiale de la santé (OMS)6 comme : « Tout acte sexuel, tentative pour obtenir un acte sexuel, commentaire ou avances de nature sexuelle, ou actes visant à un trafic ou autrement dirigés contre la sexualité d’une personne. » Elles recouvrent donc un champ extrêmement large, regroupant les viols, les attouchements, les violences sexuelles inces­tueuses inter- ou intragénérationnelles, les muti­lations génitales, les transactions incestueuses, les comportements sexuels problématiques, l’hypersexualisation précoce, le harcèlement verbal, la corruption de mineurs, la prostitution, l’expo­sition précoce ou inadaptée à la pornographie, l’union forcée…

Violences sexuelles intrafamiliales

C’est dans l’enceinte familiale, propice au silence et au secret, que les violences sexuelles sont les plus fréquentes, mais leur réalisation et leur répétition, jusqu’à leur pérennisation, s’ins­crivent dans des dimensions individuelles, rela­tionnelles, communautaires et socioculturelles. L’expérience clinique7 nous permet d’identifier quelques ressorts individuels et relationnels à l’origine des violences sexuelles intrafamiliales sur mineur (tableau 1), soit une demande d’attention, d’affection, de sécurité et de soins de l’enfant à laquelle l’adulte répond par un glissement du sen­suel au sexuel8, un syndrome d’accommodation9, la vulnérabilité et une asymétrie de la victime avec l’agresseur… La place des proches (adultes, fratrie) interroge toujours le clinicien sur leur implica­tion dans la relation et les violences (covictime, coauteur, complice…).

Les troubles paraphiliques

Sur le plan psychopathologique, ces violences sexuelles sont sous-tendues le plus souvent par un trouble de la relation, mais peuvent être aussi faci­litées par la présence de véritables troubles psy­chiatriques perturbant la sexualité : les troubles paraphiliques.

Les troubles paraphiliques sont des troubles psychiatriques caractérisés par la présence de fan­tasmes ou de pratiques déviantes, inhabituelles ou bizarres et susceptibles de perturber les relations à autrui10. Il s’agit d’une impulsion sexuelle persis­tante (de plus de six mois), puissante et incontrô­lable qui implique :

– des objets inanimés (fétichisme, transvestisme), et/ou ;

– de l’humiliation et/ou de la douleur (sadisme, masochisme), et/ou ;

– des enfants ou partenaires non consentants (pédophilie, frotteurisme).

Ces fantasmes, impulsions ou comportements sexuels sont à l’origine d’une souffrance clinique­ment significative ou d’une altération importante du fonctionnement social, professionnel ou relatif à d’autres domaines. Ainsi, un diagnostic de para­philie peut être affirmé dès le stade de fantasme. Par ailleurs, tous les comportements paraphi­liques ne sont pas constitutifs d’une infraction (par exemple, la pratique du sadomasochisme, entre partenaires consentants, capables de consentir).

Enfin, tous les auteurs de violences sexuelles ne souffrent pas de paraphilie. En effet, certains agresseurs sexuels d’enfant (agresseurs pédosexuels) nous confient ne pas avoir d’intérêt sexuel particulier pour des mineurs, mais avoir agi par « opportunité ». Il est de même pour un parent incestueux qui n’éprouvera pas de désir pour tous les enfants, mais seulement pour son ou ses enfants.

En matière de violences sexuelles sur mineur, il convient de bien distinguer la pédophilie, la pédocriminalité et l’inceste. Ces comportements sexuels problématiques relèvent de prises en charge psycho-médico-sociales et judiciaires différentes, indexées à leur degré de gravité.

Ressources

De très nombreux outils d’information, de sen­sibilisation et de prévention ont été récemment développés et il existe des professionnels aguer­ris à ces questions au sein des centres ressources pour les intervenants auprès des auteurs de vio­lences sexuelles (Criavs). Ces derniers recensent 27 équipes pluridisciplinaires réparties sur l’en­semble du territoire national11 proposant des formations, de la documentation, du soutien et de la supervision, de l’information à destination du grand public et de tous les professionnels. Les Criavs, réunis en une fédération nationale, la FFCRIAVS, proposent aussi l’accès à des ressources documentaires via un réseau national, un bulletin hebdomadaire et la mise à disposition d’un moteur de recherche spécifique : Théséas12. Par ailleurs, la FFCRIAVS a récemment mis en place un numéro d’appel unique pour toutes les personnes attirées sexuellement par des enfants, le Service télé­phonique d’orientation et de prévention (STOP). Ce dispositif, qui existe au Royaume-Uni (depuis 1992) et en Allemagne (depuis 2005), est une pré­conisation de la Commission d’audition publique du 17 juin 201813 et du Sénat14. Élargi progressi­vement à l’ensemble du territoire, il a reçu le sou­tien du Secrétaire d’État chargé de la protection de l’enfance dans le cadre du Pacte pour l’enfance.

Là où la guérison est incertaine, tant du côté de la victime que du côté de l’agresseur paraphile, la pré­vention est plus sûre. La prévention des violences sexuelles s’appuie sur des dimensions multiples15 mobilisées au cours du développement psychosexuel et affectif de l’enfant : les compétences psycho­sociales, la gestion des émotions, les savoirs (sur son corps, la différence des sexes…), le savoir-faire (entrée en relation, recueillir le consentement…) et le savoir-être (ajuster ses interactions, harmoni­ser ses conduites selon son propre désir et le désir de l’autre…). Informer, prendre (en) soin, éduquer et accompagner relèvent de la responsabilité des adultes et/ou des professionnels ; et, parce qu’une prévention primaire des violences est possible, il s’agit d’agir le plus tôt possible. Car une fois les violences sexuelles agies, leur identification est urgente et nécessaire, d’abord pour qu’elles cessent, puis pour prévenir leur réapparition.

Cependant, le dépistage des violences sexuelles n’est possible qu’à certaines conditions :

– la volonté de les chercher aux moindres signaux d’alerte, qu’il faut connaître (tableau 1) ;

– la capacité de gérer la révélation des faits : connaître parfaitement les procédures adminis­tratives et juridiques de signalement, garantir la sécurité physique et psychique de la personne qui révèle des faits, la victime et l’auteur ;

– la possibilité de mobiliser les ressources néces­saires (cf. supra) pour protéger la ou les potentielles victimes et prendre soin de l’ensemble des protago­nistes (victimes, agresseurs, familles).

Conclusion

Il nous appartient aujourd’hui de réunir collecti­vement ces conditions, dans la complémentarité de nos actions et l’interdisciplinarité de nos inter­ventions, sans jamais trahir ni dévoyer nos réfé­rentiels professionnels. Pour passer du temps de l’information (« Nous ne savions pas ») à celui de la formation (« Nous savons traiter cette question sur des bases évaluées et validées ») et faire émerger les nouveaux acteurs efficients du changement (« Nous allons réduire l’apparition et le développement des violences à caractère sexuel et sexiste »).

 

 

Tableau 1. La dynamique des violences sexuelles intrafamiliales sur mineur
Victime mineureProche(s)Auteur
CausesAccessibilité

Passivité

Soumission

Confiance

Loyauté envers les adultes

Jeux exploratoires

Besoin de réassurance

Absence (réelle ou symbo­lique)

Démission

Délégation

Déplacement

Troubles de la personna­lité (dont aménagements paranoïaque, psychopa­thique et/ou pervers)

Troubles paraphiliques

Distorsions cognitives

Domination

ConséquencesSilence

Culpabilité

Perte des repères

Atteinte narcissique

Perte de l’estime de soi

Vulnérabilité

Identité et orientation sexuelle

Ambivalence

Culpabilité

Silence

Répétition

Toute puissance

Silence

Signaux d’alerteRupture brutale de com­portement

Agressivité (auto/hétéro)

Trouble du sommeil

Comportement sexualisé

Connaissances sexuelles inadaptées à l’âge

Exclusivité de la relation avec un adulte

Absence d’intérêt pour ses proches (désintérêt ou domination)

Absence d’intervention pour faire cesser un com­portement problématique

Absence de pudeur

Non-respect de l’intimité

Jeux tactiles centrés sur sphère génitale

Expositions sexuelles répétées et inadaptées (propos, images…)

Revendications affectives exclusives envers

 

POUR MÉMOIRE ET COMPLÉMENT D’INFORMATION…

L’audition publique du 17 juin 2018, organisée par la Fédération française des centres-ressources pour les intervenants auprès des auteurs de violences sexuelles (FFCRIAVS) propose une mise à jour complète concernant l’évaluation et la prise en charge des auteurs de violences sexuelles.

À LIRE…

Lacambre, M. et Mouchet-Mages, S. (2019). Réflexions et perspectives sur l’audition publique « Auteurs de violences sexuelles : prévention, évaluation, prise en charge » des 14 et 15 juin 2018. Annales médico-psychologiques, 177 (9), 921-923.

Notes de bas de page

1 Springora, V. (2020). Le consentement (1re éd.). Grasset.

2 Salmona, M. (2013). Le livre noir des vio­lences sexuelles. Dunod.

3 Ronai, E. et Durand, E. (2021). Violences sexuelles. En finir avec l’impunité. Dunod.

4 Mathers, G., Ste­vens, M. et Mascaren­has, C. (2009). Global health risks. Mortality and burden of disease attributable to selected major risk. World Health Organization.

5 Hailes, H. P., Yu, R., Danese, A. et Fazel, S. (2019). Long-term outcomes of child­hood sexual abuse : an umbrella review. Lancet Psychiatry, 6(10), 830-839.

6 Organisation mon­diale de la santé (OMS). (2010). Violence against women. Intimate par­tner and sexual violence against women. OMS.

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