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Être médiatrice-pair et soutenir le pouvoir d’agir des personnes en situation de migration

Nagham Bajjour - Médiatrice-pair - L’espace, lieu d’accueil, d’échange et d’expression ouvert aux personnes concernées par la migration — Orspere-Samdarra

Année de publication : 2021

Type de ressources : Rhizome - Thématique : Psychologie, PUBLIC MIGRANT, SANTE MENTALE, SCIENCES HUMAINES, Sociologie, TRAVAIL SOCIAL

Télécharger l'article en PDFRhizome n°79 – Les visages de l’écoute (mars 2021)

Début 2020, L’espace, lieu d’accueil, d’échange et d’expression ouvert aux personnes concernées par la migration, a ouvert ses portes pour sa première année à Villeurbanne, commune limitrophe de Lyon (69)1. Les personnes peuvent y trouver un moment pour échanger, se divertir, s’exprimer autrement (à travers les dessins par exemple), ou tout simplement se reposer… C’est un binôme de professionnels composé d’un psychologue et d’un médiateur-pair qui encadre et anime l’endroit. Je suis, pour ma part, médiatrice.

Proposer un espace de rencontres

Dans ce lieu, concrètement, nous pouvons échanger avec les personnes, autour d’un café, sur les réussites, les problèmes personnels, le pays d’origine, le parcours de migration, des souvenirs heureux… Nous offrons un « espace de sécurité » et d’écoute personnalisée, où chaque personne qui le souhaite peut, entre autres, exprimer ses souffrances et poser toutes ses questions. Il nous tient à coeur de fournir aux personnes que l’on accueille un maximum d’outils2 pour faire face à des vécus difficiles. Nous avons constaté qu’au regard des épreuves traversées, il était primordial qu’elles puissent retrouver un sentiment de sécurité, mais aussi recréer du lien afin de ne pas se sentir seules.
Mon expérience est au service de la rencontre. Ma trajectoire personnelle est marquée par la migration, mes formations en soutien psychosocial et mon expérience en milieu humanitaire. Je parle également plusieurs langues, dont l’arabe et l’anglais. Je suis sensible aux « codes culturels » des personnes que j’accueille. Arriver dans un pays, sans attache, est une véritable épreuve. « Nous » avons besoin d’espaces et d’échanges désindexés des démarches administratives et d’un lieu, aussi, dans lequel le fait d’être une personne en situation de migration n’est pas un facteur d’exclusion. Le public accueilli se représente mon expérience comme un modèle à suivre, un exemple de migration réussie, inspirant.

Une écoute active et positive

L’espace est un lieu où peuvent être déposées les souffrances du passé et du présent, les inquiétudes concernant l’avenir. L’écoute se veut inconditionnelle : les personnes ont la possibilité de parler, d’exprimer leur souffrance et de poser toutes leurs questions (généralement en lien avec leur parcours d’intégration) si elles le souhaitent. Mon objectif, en tant que médiatrice, est de maintenir une ambiance « sécurisante » pour que les personnes puissent parler sans avoir peur d’être jugées.
Je suis à l’écoute des besoins : j’écoute de manière active et bienveillante pour partager les expériences, échanger sur les mécanismes d’adaptation. Parler dans sa langue natale permet de « briser la glace » et favorise l’échange. La personne a toujours la liberté de choisir ce dont elle veut discuter et les activités qu’elle veut pratiquer. Parfois, avec un regard rassurant et un sourire « motivant », je permets au silence de s’installer et laisse ainsi le temps à la personne de s’exprimer, sans jugement.
Je peux également me positionner dans une démarche proactive lorsqu’une relation de confiance est établie avec les personnes. Il m’arrive donc souvent de leur dire : « Je reviens vers toi pour ta demande de trouver un psy parlant anglais » ; « Je suis toujours à la recherche d’un psy, je ne vous ai pas oubliée ! » ; « Vous m’avez parlé d’un cours de français… Je veux partager cette info avec les autres à personnes qui fréquentent L’espace pour qu’elles en profitent. » L’un des objectifs de L’espace est également de favoriser l’entraide, notamment pour répondre aux problématiques liées à la santé mentale et même à la vie sociale que rencontrent les personnes accueillies. Nous portons une attention particulière au fait d’apporter un soutien psychosocial, renforçant le pouvoir d’agir des personnes.

Être une femme migrante

Je suis une femme syrienne chrétienne assyrienne. J’ai grandi en Syrie où cohabitent une diversité de religions, d’ethnies, de partis politiques. Grâce à mon éducation familiale, j’ai pu me sentir libre de m’exprimer comme je le souhaitais malgré le contexte politique. Issue d’une société patriarcale, je suis, en tant que femme, attachée aux valeurs d’égalité et d’indépendance qui sont pour moi essentielles. Mon histoire personnelle m’a permis d’accepter les différences. Aujourd’hui, je suis considérée comme une « femme émancipée » par les personnes « de ma culture ».
L’espace est majoritairement fréquenté par des hommes. À mon égard, certains sont curieux et se questionnent : comment a-t-elle trouvé ce travail ? ; comment peut-elle nous soutenir alors qu’elle est comme nous ? D’autres ne veulent pas échanger à cause de préjugés qu’ils ont sur les femmes indépendantes et autonomes et m’interrogent. « Est-ce que tu es mariée ? » À cette question, je préfère répondre « oui », car dans l’esprit de certaines personnes, les femmes peuvent être autonomes uniquement lorsque leur mari est d’accord. « Es-tu musulmane ou chrétienne ? » On me demande aussi parfois si je suis pratiquante. Je réponds par la négative même si je partage que la religion peut être une ressource et peut remonter le moral. J’ai d’autres ressources que je peux aussi partager. Finalement, la question qui se pose avec les personnes que j’accueille est comment concilier au mieux la culture française et sa culture avec sa langue d’origine ?

Notes de bas de page

1 L’espace a été hébergé dans les locaux de L’Autre Soie à Villeurbanne (69), du 15 janvier au 15 octobre 2020 sur quatre demi-journées par semaine. En 2021, il déménage dans d’autres locaux à proximité et est ouvert six demi-journées par semaine. Un espace « virtuel » est aussi proposé. Les informations sont disponibles sur le site internet de l’Orspere-Samdarra.

2 Ateliers psychosociaux, médiation artistique…

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