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Bérurier Noir : transformer la violence en l’énergie d’une jeunesse solidaire

François Guillemot - Historien, ingénieur de recherche CNRS – Institut d’Asie orientale — UMR 5062 — ENS de Lyon

Année de publication : 2021

Type de ressources : Rhizome - Thématique : SANTE MENTALE

Télécharger l'article en PDFRhizome n°80-81 – Échos de la violence (juillet 2021)

Rhizome : Pouvez-vous nous restituer le contexte social et politique en France dans les années 1970 ?

François Guillemot : Étant né dans les années 1960, le rapport à la violence de ma génération est assez évident. Trop petit pour me souvenir de mai 1968, les soubresauts de ce large mouvement de révolte ont par contre eu un impact sur mon adolescence. En effet, j’ai été en particulier touché par ce que plusieurs pays d’Europe ont traversé lors des « années de plomb1 », avec les mouvements révolutionnaires urbains d’ultragauche ou anarchistes2. Ce qui a été identifié comme une « stratégie de la tension » pour l’Italie avait aussi son pendant en France avec l’avènement des Autonomes3. Tous ces mouvements se réclamaient de la violence révolutionnaire, une « contre-violence offensive » contre la « violence d’État ». Ceci a même été théorisé par plusieurs textes politiques de la RAF (Rote Armee Fraktion — Fraction armée rouge, FAR) et relayé par d’éminents intellectuels à gauche4.

Rhizome : En tant que chanteur du groupe Bérurier Noir, comment répondiez-vous à ce qui vous semble être une « violence étatique » ?

François Guillemot : Bérurier Noir n’a jamais été une organisation politique. En tant qu’artistes, nous avons dès le départ posé le cadre de notre investigation : révéler, comme en photo, le négatif de nos sociétés, décrasser pour offrir une autre vision de la réalité offerte par les médias, tous officiels à l’époque, jusqu’à l’apparition des radios libres. Concernant la « violence étatique », nos propos, et donc nos textes ont été fortement influencés par le contexte de l’époque, les coups tordus de l’État, la face cachée des régimes démocratiques ou autoritaires, la révolte de la jeunesse, la délinquance. En gros, nous avons formulé une critique de la gestion par l’État des crises de la jeunesse, en particulier issue du mouvement punk, et du danger que cette jeunesse représentait pour les institutions à l’époque. Toute proportion gardée quant à la nature du régime, nous aimions dire que nous étions des « dissidents de l’Ouest », donc en marge contre les abus de l’État démocratique dans une forme d’autodéfense5.

Rhizome : Que défendez-vous à travers votre action artistique et politique ?

François Guillemot : Notre rapport à la violence s’est construit très tôt, dès le début du groupe, du fait du microcosme violent dans lequel nous évoluions : nos interactions dans les squats, avec les skinheads de l’époque étaient souvent violentes, en tension. Donc, dès le départ, du fait même de notre premier following composé de punks et de skins de la banlieue Est, nous avons clarifié la situation. Je pense que c’est aussi lié au fait de ma pratique assidue du karaté Shotokan à cette époque qui me permettait de me reconstruire après une adolescence alcoolisée. Avec Loran6, nous avons défendu le concept d’« énergie » contre celui de « violence ». C’était une façon de canaliser et de transformer cette dernière vers quelque chose de positif. Concrètement, cela consistait à dire à notre public : « Plutôt que de se battre, serrons-nous les coudes, soyons solidaires. » C’est le sens de la conclusion du titre Mineurs en danger et du slogan Yes Future, représentant la positivité du mouvement punk. Notre appel à la jeunesse était donc volontairement antiviolence et proénergie : « Transformer votre mal-être en possibilité créatrice. » Je crois que ceci a été entendu par une frange de cette jeunesse et a influencé d’autres mouvements musicaux.

Rhizome : Quel regard portez-vous sur la violence aujourd’hui ?

François Guillemot : L’avènement du mouvement des Gilets jaunes et son côté quasi insurrectionnel m’ont replongé dans les « années de plomb » et la mouvance autonome. En 2018-2019, le mouvement était plus massif, plus divers, plus organisé, beaucoup moins marginal (dans le sens de marges) qu’auparavant. Le débat sur la violence a été bien posé par David Dufresne7 lors de cet épisode. Il a interrogé et scruté l’action des forces de l’ordre et questionné la théorie et la pratique du maintien de l’ordre, défendue et appliquée en France. Il a posé la question classique, dans le champ des sciences politiques, de la légitimité de la violence. Personnellement, je n’avais pas vu ce genre de questionnement depuis le mouvement autonome, où ces sujets étaient débattus dans la presse militante (Camarades, Marge…). La question qui se pose pour pouvoir juger de la pertinence de la « violence étatique » et des « violences policières » est celle du curseur : où doit-on le placer ? Quel est le degré d’acceptabilité de la violence dans nos sociétés ? Quels sont les types de violences ? Violences de qui et pourquoi ? Violences réelles, « appliquées » ou symboliques ?

Nous le voyons bien, c’est une question mouvante qui n’offre pas les mêmes réponses et les mêmes enjeux face au terrorisme islamiste (les attentats de 2015, par exemple), le mouvement populaire des Gilets jaunes ou la délinquance juvénile.

En tant qu’individu de notre société, mon rapport à la violence reste ambivalent suivant les contextes. Mais, d’une façon générale, j’émettrais une différence fondamentale entre colère et violence. La première, maîtrisée, est une forme d’énergie vitale permettant de maintenir sa structure8. La seconde est un mode de fonctionnement que je considère, a priori, plutôt problématique et souvent négatif quant aux conséquences qu’elle engendre.

Bérurier Noir était un groupe non violent mais radical, en colère contre les injustices du monde et incarnait un souffle d’énergie pour la jeunesse. Il représentait une forme de résilience salvatrice, non dénuée d’humour, dans une organisation humaine aux multiples effets destructeurs (politiques, sociaux ou environnementaux). En ces temps de pandémie, son ambition me semble intacte.

 

Notes de bas de page

1 Périodes marquées par la violence politique en Europe occidentale après 1968, principalement les décennies 1970-1980.

2 Fraction armée rouge, Brigades rouges, Action directe… Sommier, I. (2008). La violence révolutionnaire. Presses de la Fondation nationale des sciences politiques.

Schifres, S. (2004). La mouvance autonome en France de 1976 à 1984 [mémoire de maîtrise, Paris X, Nanterre, France].

4 D’Eaubonne, F. (1978). Contre-violence ou la résistance à l’État. Éditions Tierce ; Genêt, J. (1977). Préface. Dans Rote Armee Fraktion (RAF), Textes des prisonniers de la « Fraction armée rouge » et dernières lettres d’Ulrike Meinhof (p. 11-18). Librairie François Maspéro ; Yves K. (2010). Sartre et la violence des opprimés. Indigène éditions.

5 Cooper, D. (1977). Qui sont les dissidents ?. Galilée ; Dorlin, E. (2017). Se défendre. Une philosophie de la violence. Zones.

6 Guitariste des Bérus.

Dufresne, D. (2021). Un pays qui se tient sage. [Film]. Jour2fête.

8 Laborit, H. (1968). Biologie et structure. Gallimard ; UNESCO (1980). La violence et ses causes : où en sommes-nous ? Economica, UNESCO.

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