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Trouver la bonne « distance » dans le suivi de demandeurs d’asile en psychiatrie de ville. A propos d’une expérience auprès de migrants d’Afrique subsaharienne.

François JOURNET

Année de publication : 2015

Type de ressources : Mémoires et thèses - Thématique : Psychiatrie, SCIENCES MEDICALES, PUBLIC MIGRANT, Demandeurs d'asile

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INTRODUCTION

« Les malheureux supplient silencieusement qu’on leur fournisse des mots pour s’exprimer. Il y a des époques où ils ne sont pas exaucés. Il y en a d’emblée où on leur fournit des mots, mais mal choisis, car ceux qui les choisissent sont étrangers au malheur qu’ils interprètent. »

Simone Weil, in La personne et le sacré ou l’enracinement.

Le lundi 15 avril 2013 à 9 heures du matin, il est entré dans notre cabinet de psychiatres au moment où je cherchais fébrilement les numéros de téléphone des patients à prévenir.
Mon collègue Jean-Charles Flamant (JCF) (1) n’aurait dû revenir que le mercredi suivant. Croyant disposer de deux jours de répit, pris de court par cette entrée inopinée, je suis allé lui parler dans la salle d’attente.

Je l’avais déjà vu : c’était un de ces nombreux migrants que JCF recevait. L’air préoccupé, austère, contrastant avec une chemise multicolore. Je l’identifiais, à tort ou à raison, comme Congolais.

Je lui expliquai la situation en quelques mots, debout, dans une grande proximité physique. Je lui dis cette chose impossible en ce beau jour de printemps alors que rien encore ne semblait avoir changé et qu’attendait sur son bureau une grosse pile de dossiers aux noms africains. Je lui dis que son thérapeute était mort deux jours avant, emporté par une avalanche en montagne. Foudroyé, l’homme se jeta contre le mur derrière lui. Je pensai qu’il aurait aussi bien pu se jeter sur moi. En annonçant sa mort, c’était comme si je tuais mon collègue devant ce patient. Comme si je le frappais, agent obligé d’une violence à laquelle il m’était impossible de me soustraire et dont je devrai assumer toutes les conséquences.

– « Qu’est-ce que je vais dire à mes filles ? » dit-il, avant de disparaître.

Le film de cet échange est inscrit dans ma mémoire. A cet homme, je n’ai pas eu le temps de dire ce que je répéterai souvent à ses autres patients: mon ami et collègue les respectait profondément et n’aurait jamais voulu les abandonner ni infliger à ces patients demandeurs d’asile, victimes de violences infligées par d’autres humains, le choc de sa disparition brutale. Ce premier échange me laissa un sentiment de gâchis irrécupérable. Je venais d’infliger une violence à ce patient. (…)

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