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Le bricolage comme approche de l’informel

Jean-Pierre MARTIN - Psychiatre - Paris

Année de publication : 2013

Type de ressources : Rhizome - Thématique : Psychiatrie, SCIENCES MEDICALES

Rhizome n°49-50 – Reconnaître l’invisible, gouverner l’imprévisible (Octobre 2013)

La mobilisation de métaphores comme le bricolage et la relation informelle est-elle une ressource symbolique de créativité clinique, là où s’affirme la domination d’une pensée médicale scientifique faite de protocoles et d’évaluations diagnostiques et thérapeutiques objectifs ?

L’exemple d’une approche clinique va nous servir de fil rouge. Il s’agit d’un homme jeune, P., d’origine antillaise, rencontré dans un groupe de paroles constitué de SDF. D’emblée, il demande à être reçu par l’infirmière présente qui lui propose de venir au centre d’accueil et de crise. Le caractère éclaté de sa situation sociale et l’apparente incohérence logique de son discours, associés à un vécu de persécution est entendu comme l’appel à un lieu de protection. Il va cependant mettre plusieurs mois à donner suite et c’est de façon décalée qu’il se présente en demandant à voir l’infirmière et moi-même, le médecin dont elle a cité le nom. Il récuse tout autre soignant.

Un rendez-vous est pris de façon informelle, c’est-à-dire sans jour ni horaire précis, l’équipe d’accueil étant instruite des désinvestissements normatifs du temps chez les SDF. Il arrive effectivement à l’improviste dans la consultation et met en scène devant le médecin un air de rap qui évoque sa galère. Il n’y a pas de dialogue possible, appelle le médecin mec et les flics l’ennemi. La scène se reproduit trois fois à des jours différents jusqu’à ce qu’il nomme un oncle qu’il aime bien mais est homosexuel. Il s’assoit, regarde le médecin et dit « est-ce que tu comprends ? ». Une parole adressée vient de se produire et la relation commence. Il est présent à l’entretien programmé suivant et affirme d’emblée : « je veux bien faire ce que tu me demandes (se soigner), mais il ne faut pas me lâcher, sinon je me retrouve en dessous de zéro ». Le travail thérapeutique va durer plusieurs années, avec des phases d’entretiens formels et d’autres occasionnés par des rencontres fortuites dans la rue où il donne de ses nouvelles comme si je suivais sa pensée. Son histoire psychotique est marquée par l’errance dès sa naissance, décrite de façon délirante comme le kilomètre deux cent/de sang, lieu du viol de sa mère. Le diable vient le traiter de bâtard à travers les murs. Rester dans un logement donne lieu à des angoisses menaçantes et destructrices, jusqu’à trouver, après plusieurs tentatives, un point d’équilibre rassurant. Les séjours en prison marquent son histoire de « voleur de haut vol », sa spécialité étant de pénétrer dans des appartements en montant par les gouttières, de dealer de « beuh » qu’il finit par abandonner : « ça ruine ma santé ». Il accepte progressivement un traitement qu’il négocie âprement en fonction de ses ressentis. Alors que je le rencontre dans la rue après ma retraite il témoigne de cette évolution : « tu as du bol toubib tu as réussi ta vie. Tu as accès à la retraite ! ». (…)

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