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La femme qui portait sa maison sur son dos

Nicolas VELUT - Psychiatre, CHU Toulouse
Gaëlle PASCOËT - Educatrice spécialisée, Halte Santé - Toulouse.

Année de publication : 2007

Type de ressources : Rhizome - Thématique : Psychiatrie, TRAVAIL SOCIAL, SCIENCES MEDICALES, PUBLIC PRECAIRE

Rhizome n°27 – Au bord du logement (Juillet 2007)

Résider quelque part ne signifie pas y vivre. Il y a parfois loin entre « habiter quelque part » et « se sentir chez soi », toute l’épaisseur d’un discours collectif dans lequel on serait pris, qui nous donnerait véritablement une adresse, nous affilierait et nous assignerait au « lieu de l’Autre ». Nous l’apprennent notamment les situations « d’impasse subjective » rencontrées dans certaines problématiques d’exil, mais aussi ces « tranches de vie » croisées au hasard de rencontres dans notre pratique clinique ou dans les lieux de précarité que sont les foyers d’hébergement d’urgence, les Haltes Santé, où parfois se jouent, se nouent et se dénouent des parcours d’errance. Si on peut errer dans un appartement vide plus sûrement que dans la rue, et si un toit sur la tête ne suffit pas à faire un foyer, à l’inverse certains parcours d’errance semblent noués autour de points de fixation qui ne font plus repère ne renvoyant plus à rien d’autre qu’à un passé figé et indépassable, bouchant toute possibilité d’investir un lieu au présent pour y vivre.C’est ce que nous avons voulu illustrer avec une histoire, presque un conte de Noël, celle de Delphine, la dame qui portait sa maison sur son dos…

Delphine, 65 ans, était à Toulouse une figure du monde de la rue, puisqu’elle fréquentait depuis plusieurs décennies différents foyers d’hébergement d’urgence et hôtels sociaux, et y trônait en doyenne. Petite, menue, sa carrure détonait pourtant avec sa vigueur impressionnante, car ce qui la caractérisait, c’est qu’elle déménageait tous les matins, sortant du foyer avec deux énormes sacs très lourds contenant ses effets, sacs qui semblaient plus gros qu’elle, si fluette, et qui lui donnaient l’air de transporter sa maison sur son dos où qu’elle aille dans son errance, la déposant tous les soirs dans un lieu qui semblait différent pour elle. Elle restait toutefois discrète et fuyante puisque personne ne pouvait se targuer d’avoir noué avec elle de lien durable, avec toutefois des moments de décompensation sthéniques et des propos à tonalité persécutive. Elle distribuait dans ces moments-là des « PV » aux voitures, aux passants, à tout ce qui bougeait, qui dépassait du paysage. On la disait schizophrène. Elle errait seule, sans aucun entourage, familial ou autre. « Petit électron libre », le seul point paraissant centrer son errance, c’était l’appartement de son enfance, celui de ses parents décédés, appartement quitté de longue date et dont elle avait perdu les clefs, mais où elle revenait souvent, déposant un mot, un sac de nourriture devant la porte, comme si sa mère allait revenir des courses et retrouver là une attention de sa part, comme pour signifier son passage, une manifestation de sa présence… (…)

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