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De l’exclusion pathogène au syndrome de l’exclusion

Jean MAISONDIEU - Psychiatre des Hôpitaux Centre Hospitalier de Poissy St Germain en Laye

Année de publication : 2001

Type de ressources : Rhizome - Thématique : Psychiatrie, SCIENCES MEDICALES

Télécharger l'article en PDFRhizome n°4 – Précarité visible, précarités invisibles (Mars 2001)

Tout groupe humain fonctionne à l’exclusion et à l’inclusion.

Ceux qui y trouvent place (les inclus) se définissent et se reconnaissent entre eux à partir de caractéristiques communes fixées conventionnellement. Ceux qui ne présentent pas ces caractéristiques sont exclus et leur exclusion n’est pas pathogène. Il y a un seul groupe auquel on ne peut pas ne pas appartenir et que l’on ne peut absolument pas quitter de son vivant : le groupe naturel que constitue la famille humaine. A l’intérieur de ce groupe, les démocraties constituent autant de sous-groupes au sein desquels, au nom de la fraternité, chaque citoyen se doit de posséder sa place :

– Place dans la réalité concrète.

– Place dans le champ des échanges symboliques : tout citoyen est l’interlocuteur potentiel de tous les autres qui le reconnaissent comme leur égal et leur semblable.

Ici l’exclusion est pathogène parce qu’elle est liée à l’escamotage de la place de certains citoyens : les laissés pour compte de l’Economie. Bien qu’ils soient toujours officiellement des citoyens à l’égal des autres, ils se retrouvent illégitimement dans un espace virtuel situé en deçà des limites de l’humanité mais au-delà les limites de la société des inclus dont l’accès leur est interdit de fait (faute de place). Les exclus perdent leurs moyens d’existence (même si le RMI les aide un tant soit peu) et leurs moyens psychologiques car ils ne se sentent pas à leur place parmi des inclus mieux lotis qui ne les reconnaissent pas comme de vrais semblables dès lors qu’ils ne sont pas de leur monde puisqu’ils sont exclus ! Condamnés à chercher une place hypothétique, ils font d’abord des efforts d’insertion. S’ils n’aboutissent pas, confrontés au manque à avoir et au manque à être, ils perdent leur aisance dans tous les sens du terme et leur désinsertion s’accroît. Puis, n’ayant plus rien à échanger et ne comptant pour rien, ils renoncent à se battre et deviennent des morts sociaux. Ils sousvivent quelques temps dans la rue sans domicile fixe, avant de rejoindre la fosse commune des disparus sans laisser d’adresse ni de regrets. Cette trajectoire spontanément mortifère est liée à un véritable syndrome d’exclusion associant honte, désespérance et inhibition affectivo-cognitive. Engendré par la situation d’exclusion (que l’exclu soit en bonne santé ou malade mental avant son exclusion), il évolue ensuite pour son propre compte, créant et entretenant un état de mal-être qui s’aggrave et aggrave inexorablement l’exclusion qui lui a donné naissance.

La honte pousse les exclus à se cacher et à cacher leur misère, mais elle est aussi paradoxalement un lien qui les relie aux inclus tout en les tenant à distance. Affect pénible
de dévalorisation, sa présence chez les exclus signifie qu’ils se méprisent autant que les inclus les méprisent puisqu’ils ne leur font pas place parmi eux. En ayant honte d’eux-mêmes, ils légitiment leur exclusion. Dès lors, non seulement la révolte leur est interdite, mais en plus faute de pouvoir faire envie, ils n’ont pas d’autre ressource que d’apprendre à faire pitié. Et le piège se referme, ils doivent rester pitoyables, c’est-à-dire exclus, pour qu’on s’occupe d’eux.

La désespérance : elle n’est pas la dépression bien qu’elle puisse la singer en tous points, elle est la conscience douloureuse d’une impuissance totale à modifier son état d’exclu et le vécu d’une solitude extrême, associées au sentiment que cela n’intéresse personne. Elle peut
culminer en désespoir et conduire au suicide. A la différence de la dépression qui a besoin d’un traitement pour se dissiper, la désespérance est susceptible de disparaître si le contexte se modifie et si d’authentiques liens humains parviennent à se tisser entre l’exclu et son entourage .

L’inhibition affectivo-cognitive vise à engourdir la souffrance liée à la honte et à la désespérance. C’est un effort permanent plus ou moins inconscient pour ne penser à rien car il n’y a rien de bon à penser dans la galère, et pour ne rien ressentir car éprouver des sentiments est trop pénible quand on se sent indésiré/indésirable, et trop dangereux quand on est confronté à la violence de la rue, il ne faut pas montrer de faiblesse.

Victimes de l’indifférence collective, les exclus essayent de s’y rendre indifférents pour ne pas trop en souffrir. Ils s’aident parfois de l’alcool et des drogues au risque de s’enfoncer un peu plus dans leur exclusion et de se faire rejeter davantage. A une société qui les méprise assez pour ne pas leur faire place, ils font le coup du mépris en refusant des soins qu’ils voient comme des cache-misère destinés à les faire passer pour des malades alors qu’ils savent bien qu’ils sont d’abord des maltraités sociaux. Pour qu’ils changent de point de vue, et acceptent les soins dont ils ont souvent besoin, nous devons comprendre avant de les aborder qu’on peut souffrir à en mourir sans être malade : il suffit d’être exclu.

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